Il y a quatre-vingts ans, au sortir de la guerre, la France faisait un choix de civilisation : celui de la solidarité. La Sécurité sociale n’est pas née d’un compromis technique, mais d’une ambition politique : assurer à chacune et à chacun les moyens de vivre dignement tout au long de la vie, en socialisant une part de la richesse produite par le travail. À l’heure de cet anniversaire, il ne s’agit pas seulement de commémorer, mais de décider ce que nous voulons transmettre, renforcer et améliorer.
Pour les ingés, cadres, techs, agentes et agents de maîtrise (Ictam), la protection sociale n’est ni un supplément d’âme ni une simple ligne sur la fiche de paie. Elle conditionne notre autonomie professionnelle, notre capacité à innover, à exercer des responsabilités, à refuser des choix contraires à notre éthique. Elle garantit que la maladie, la maternité, le chômage ou la vieillesse ne soient pas synonymes d’isolement. Elle demeure aussi un levier essentiel d’égalité : entre les femmes et les hommes, entre générations, entre catégories et entre territoires.
Exonérations massives de cotisations
Pourtant, son financement est fragilisé par des exonérations massives de cotisations et une fiscalisation croissante. Faire le procès du « coût du travail », c’est une façon de taire le coût du capital qui échappe à la solidarité. Défendre la Sécurité sociale, c’est donc poser frontalement la question du partage de la valeur, de la contribution des revenus financiers et de la responsabilité des entreprises.
Des solutions existent. À la veille du 8 mars, rappelons celle de l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Nous avions fait estimer en 2011 (1) que l’alignement des salaires féminins sur ceux des hommes rapporterait à lui seul 5,5 milliards d’euros supplémentaires par an en cotisations au régime général de la Sécurité sociale. L’égalité n’est donc pas seulement une exigence morale : elle constitue aussi un levier concret de financement de notre modèle social.
Un investissement collectif d’avenir
Alors que l’augmentation des richesses va plus que jamais de pair avec la montée des qualifications et des diplômes, la prise en compte des années d’études dans le calcul de la retraite devient un enjeu majeur. Ces années ne relèvent pas d’un confort individuel, mais d’un investissement collectif répondant aux besoins économiques, scientifiques et technologiques du pays, indispensables aux transitions écologique et numérique.
Pourtant, le système continue de pénaliser celles et ceux qui se forment longtemps : allongement de la durée de cotisation, recul de l’âge légal, coût exorbitant des rachats. Beaucoup de jeunes diplômé·es anticipent des carrières hachées et une retraite incomplète. Reconnaître les années d’études, c’est affirmer que le travail commence avec la formation, sécuriser les parcours et envoyer un signal clair aux nouvelles générations. C’est aussi une exigence de justice intergénérationnelle.
Dégradation de la rupture conventionnelle
Autre front : la remise en cause des droits au chômage, notamment après rupture conventionnelle, lors des dernières négociations. Le patronat stigmatise les jeunes diplômé·es, accusé·es de « profiter » d’un système qu’il contribue lui-même à fragiliser. Cette stratégie occulte la responsabilité des entreprises dans la précarisation des débuts de carrière – stages à répétition, CDD, intérim, injonction à l’auto-entrepreneuriat – ainsi que dans la multiplication des contrats courts et l’intensification du travail.
Les reculs actés ne sont pas neutres. Ils révèlent les limites d’un paritarisme affaibli, contraint par les injonctions gouvernementales et les exigences budgétaires, où les propositions patronales pèsent lourdement. Lorsque les droits sont rognés au nom de l’équilibre financier, sans véritable débat démocratique, c’est la légitimité même de la gestion paritaire qui vacille.
La loyauté se construit par la reconnaissance
Cette séquence ouvre un débat de fond : celui de la reprise en main, par les travailleuses et les travailleurs, de leur protection sociale et de leur salaire socialisé. Elle pose avec force la nécessité de revoir la répartition des richesses que nous créons. Si l’assurance chômage est sous tension, ce n’est pas parce que les droits seraient excessifs, mais parce que la part de la valeur ajoutée consacrée au travail et à la solidarité se réduit, tandis que dividendes et revenus financiers progressent.
En ciblant les jeunes diplômé·es, on les présente comme trop mobiles ou insuffisamment « fidèles ». Or la loyauté se construit par la reconnaissance, la qualité du management, des perspectives et des droits sécurisés. Restreindre l’assurance chômage ne créera pas d’emplois ; cela renforcera surtout le pouvoir unilatéral de l’employeur et la peur de perdre ses droits.
Rien n’a été donné, tout a été conquis
À 80 ans, la Sécurité sociale demeure un projet d’avenir profondément émancipateur. Elle contribue à libérer nos vies de l’emprise des forces de l’argent. Face aux défis démographiques, technologiques et climatiques, nous avons besoin de plus de solidarité, pas de moins. Pour les Ictam, cela signifie défendre un financement fondé sur la richesse réellement créée, intégrer pleinement les années d’études dans les droits à la retraite, sécuriser les transitions professionnelles et refuser toute stigmatisation d’une partie des travailleuses et travailleurs, quels qu’ils soient. Nous exigeons l’unité.
L’histoire de la Sécurité sociale nous rappelle une chose : rien n’a été donné, tout a été conquis. À nous de faire vivre cet héritage et de porter l’exigence d’une protection sociale à la hauteur des qualifications, des responsabilités et des aspirations des Ictam. Protéger la Sécurité sociale, c’est protéger notre avenir et le travail.
1. Étude 2011-056 de la Caisse nationale d’assurance vieillesse.
