Diplôme de niveau master : le déclassement ?

La démocratisation des études supérieures a été un outil d’ascension sociale pour les classes populaires. Le diplôme reste un précieux sésame, sans toutefois corriger les inégalités structurelles.

Publié le : 24 · 03 · 2026

Mis à jour le : 25 · 03 · 2026

Temps de lecture : 7 min

Babouse

Le 16 mars, petit coup de stress dans le monde étudiant : c’est la clôture de la phase des candidatures sur la plateforme Monmaster. En 2025, plus de 250 000 personnes s’y étaient inscrites. Un nombre qui témoigne de la hausse du niveau de formation en France. Selon la sous-direction statistique du ministère de l’Enseignement supérieur1, le nombre de bac +5 a quasiment doublé depuis 2006. Et si l’on remonte plus loin, le chemin parcouru est encore plus impressionnant : on dénombre aujourd’hui dix fois plus d’étudiants que dans les années 1960. A l’époque, le pays comptait seulement 10 % de titulaires du bac qui avaient 70 % de chances d’obtenir un poste dans l’encadrement ou dans les professions intermédiaires2.

Avec la démocratisation des diplômes, le seuil pour accéder aux emplois très qualifiés a été mécaniquement rehaussé. Le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) a observé les trajectoires de la génération sortie des études en 2017. Trois ans après leur entrée sur le marché du travail, seul·es 10 % des diplômé·es de niveau bac + 3 (licence) occupaient un emploi de cadre, contre deux tiers des titulaires d’un bac + 5 (master). Mais le master n’est pas non plus le Graal.

Stérilité du « diplôme-bashing »

L’Apec confirme une contraction des emplois disponibles dans sa dernière étude « Trajectoires » de novembre 2025. Il y est rapporté que 84 % des bac + 5 jugent « difficile » la recherche de leur premier job. Le taux d’emploi de la promotion 2023, mesuré en juin 2024 est de seulement 72 %. Les témoignages de jeunes surdiplômés à la peine créent le doute. À quoi bon faire de longues études si le résultat n’est pas au rendez-vous ?

De là à verser le « diplôme-bashing », il n’y a qu’un pas. Dans leur ouvrage Ne faites plus d’études (Buchet-Chastel, 2025), les essayistes Laurent Alexandre et Olivier Babeau appellent à abandonner le vieil académisme éducatif et à faire confiance l’intelligence artificielle. Aller sur les bancs de l’Université serait une perte de temps, reprenant ainsi le discours libertarien de certains grands patrons de la Silicon Valley tel Peter Thiel, fondateur de Paypal qui encourage depuis longtemps les jeunes à « arrêter leurs études »

Disons-le tout net : cette affirmation provocatrice n’a que peu de rapport avec la réalité. L’obtention d’un diplôme élevé reste un atout sur le marché du travail, a fortiori quand près de 80 % d’une classe d’âge a le bac. « Plus il y a de diplômés, plus le diplôme est protecteur contre le chômage », résume Philippe Lemistre, chercheur au Céreq.

Les chiffres du Céreq sont parlants : trois ans après la sortie du système éducatif, le taux de chômage d’un simple bachelier est de 20 %. Il descend à 15 % pour un bac + 2, et à 9 % pour un bac + 5. Par ailleurs, le diplôme reste un outil d’ascension sociale relativement efficace. C’est avéré pour 87 % des enfants de non-cadres sortant d’une école de commerce. C’est aussi le cas de 57 % des titulaires d’un master en lettres ou en sciences humaines. Néanmoins, les emplois de cadres n’augmentent pas aussi vite que les diplômé·es. Le taux de déclassement, c’est à dire le fait d’occuper un poste en deçà de ses qualifications – par exemple une profession intermédiaire pour un bac + 5 – est de 28 % six ans après la sortie des études. De plus, selon l’Apec, un quart des bac + 5 occupent un emploi jugé « alimentaire », un an après leur diplôme.

La distinction par le double master

Derrière ce déclassement de certains jeunes, il existe de grandes inégalités. Selon les filières pour commencer. Un diplôme d’ingénieur·e mène à un emploi de cadre en trois ans dans 89 % des cas étudiés par le Céreq pour les générations 1998, 2004 et 2010. Pour les titulaires de masters en lettres, sciences humaines et sociales, le taux tombe à 61 %. Le type de parcours compte aussi. Être passé par une classe préparatoire aux grandes écoles offre un avantage certain en termes d’insertion professionnelle. Ensuite, il faut compter avec l’origine sociale. À diplôme égal, les personnes dont les deux parents sont cadres ont deux fois plus de chances que les autres d’accéder à un poste de même niveau.

« Les classes supérieures ont davantage conscience de la nécessité de se différencier sur le marché du travail. Elles sont initiées aux filières et aux spécialités », précise Philippe Lemistre. Dès lors, ce n’est plus la durée des études qui compte, mais la qualité et le prestige du parcours. Concrètement, les doubles masters figurent parmi les stratégies de distinction qui amplifient les inégalités sociales. La promesse républicaine selon laquelle « travailler dur » mène à un bon job se trouve ainsi écornée.

« Changer de regard sur la hiérarchie des professions »

Enfin, les inégalités perdurent selon le genre. Une homme a entre 1,5 et 1,7 fois plus de chances qu’une femme de devenir cadre. Les femmes sont pourtant davantage diplômées, mais elles sont surreprésentées dans les filières moins valorisées. Elles ne représentent que 27 % des effectifs des écoles d’ingénieur·es. Concernant la reproduction sociale, les sources du Céreq notent cependant une exception intéressante : les étudiantes et étudiants issus des classes populaires qui ont intégré un BTS à leur cursus avant de poursuivre jusqu’au master échappent au déclassement. Cette filière sélective joue un rôle d’ascenseur social pour les élèves issus de milieux modestes.

Pour lutter contre ces inégalités, la sociologue Marie Duru-Bellat, coautrice avec François Dubet de L’Emprise scolaire (Presses de Science Po, 2024), préconise de repenser la notion d’excellence : « Il faut inviter les gens à changer de regard sur la hiérarchie des professions. On a un mépris du travail qui n’est pas intellectuel. Cette ségrégation des écoliers, puis des étudiants et des emplois, créé du ressentiment. » Autre piste : favoriser la mixité scolaire dès l’enfance. La chercheuse suggère davantage d’échanges entre les milieux, notamment en ne séparant pas les lycées généraux et professionnels, afin que les élèves réalisent que les filières techniques nécessitent aussi de la réflexion. Autre proposition concrète : faire échanger des élèves ingénieur·es avec des élèves de lycées pros pour « faire évoluer les représentations ».

« Le master tend à devenir un “plancher plafond” »

Mais on peut aussi agir dans le monde du travail. La reconnaissance des diplômes par les employeurs doit être un préalable selon Matthieu Trubert, membre de la commission exécutive de l’Ugict. « Le master tend à devenir un “plancher plafond”, explique-t-il. C’est-à-dire que si vous n’avez pas ça, ça va être extrêmement compliqué pour avoir le poste. Mais si vous l’avez, c’est juste le niveau minimum attendu et ce n’est pas reconnu. »

La nouvelle convention collective de la métallurgie, en vigueur depuis début 2024, ne fait plus correspondre qualification et salaire, pour prioriser un système de classification au poste. Le texte précise que « la détention d’un niveau de diplôme ou de certification professionnelle ne crée pas de droit à un classement minimal ». Un bac + 5 peut donc être embauché à 1 500 euros. « Cela veut donc dire que le diplôme de master protège beaucoup moins qu’avant », expose Matthieu Trubert. La Fédération des travailleurs de la métallurgie-CGT revendique un salaire minimum en fonction du diplôme, du CAP au doctorat. Une manière de lutter contre l’arbitraire patronal et de favoriser la progression des salaires. Mais aussi de redonner une valeur concrète au diplôme.

1 La poursuite d’études après l’obtention d’un diplôme de niveau bac + 5. Ministère de l’Enseignement supérieur

2 Revue de l’Insee, Économie et statistiques, 1981

Nicolas François

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