Arnaud Bontemps : « Le service public est à la fois une réalité tangible et un projet politique infini »

Service public ou barbarie : c’est le titre du dernier ouvrage du haut-fonctionnaire Arnaud Bontemps, cofondateur et porte-parole du collectif Nos services publics. Il y défend l’idée que le service public, à condition de définir démocratiquement les besoins de la population, est l’instrument par excellence d’une alternative écologique et sociale aux crises qui minent la société.

Publié le : 27 · 03 · 2026

Temps de lecture : 8 min

C’est en croisant luttes collectives et expérience du terrain que l’auteur appelle à repenser les services publics par leurs finalités, plutôt que par les moyens.

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Options : Vous débutez votre ouvrage en évoquant les attaques portées aux administrations et services publics en Occident. Qu’en déduisez-vous ?

Arnaud Bontemps : « Il me semble indispensable de remettre de la démocratie dans les services publics ». © Carole Lozano

Arnaud Bontemps : Historiquement, les pouvoirs autoritaires ont eu tendance à s’assurer la mainmise sur l’appareil d’État pour asseoir leur pouvoir sur la société. Or, avec Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Viktor Orbán en Hongrie ou Giorgia Meloni en Italie, il semble qu’un nouveau logiciel de régime autoritaire s’installe. École, santé, protection sociale, recherche, justice, médias publics… ils ne s’attaquent pas seulement à un pan ou deux du service public, mais à son intégralité, au concept même, c’est-à-dire à ce qui permet une certaine forme de pouvoir collectif dans la société. C’est cette possibilité de démocratie qui leur est insupportable.

– En France, vous décrivez une pente dangereuse. Quelle est-elle ?

– Le contexte est différent, mais il y a trois mécanismes largement enclenchés, trois cercles vicieux. Le premier, c’est celui que j’appelle le « recul de l’universel ». À force de comprimer les moyens des services publics malgré la croissance des besoins, on a ouvert un espace de plus en plus important au marché. On assiste en conséquence à une disjonction croissante au sein de la société. D’un côté, des citoyens n’ont pas d’autre choix que de faire appel à un service public appauvri ; d’un autre côté, les plus aisés peuvent choisir entre le privé et le public d’excellence (prépas, CHU…) en fonction de leurs intérêts. Or, plus les services publics sont dédiés aux plus précaires, moins ils sont défendus par l’ensemble de la société. Le recul de l’universel pervertit le sens même du service public et l’attachement de la population à celui-ci. Ce recul produit un sentiment d’abandon qui pousse vers les partis d’extrême droite, eux-mêmes ennemis du service public. Enfin, la chute d’attractivité des métiers du service public, symptôme d’une dévalorisation dans la société, constitue le point de départ d’un troisième cercle vicieux. C’est mécanique : la vacance des postes dégrade les conditions de travail et empêche de traiter convenablement les besoins. D’où une perte de sens des métiers du service public, qui en réduit encore l’attractivité.

– Pour autant, vous affirmez que ce n’était pas mieux avant.

– L’âge d’or des services publics est un mythe. Historiquement, il a été construit par le haut et non sous l’impulsion des mouvements sociaux. Je cite les travaux de Lola Zappi (1) qui a retrouvé des écrits de travailleuses sociales se plaignant, il y un presque un siècle, de la bureaucratie, du manque de temps pour s’occuper des gens, de la paperasse à classer et à reclasser. Des critiques très actuelles, finalement. S’il y a un âge d’or, il est plutôt devant nous, et à construire. Le service public est une réponse aux crises écologique, sociale et démocratique. Il est juste sous nos yeux et pèse déjà 25 % de la production de richesses du pays. C’est un projet de société extrêmement puissant. En cherchant à le détruire, les nouveaux gouvernements d’extrême droite semblent l’avoir mieux compris que nous.

– En quoi le service public constitue-t-il, en soi, un projet de société ?

– Le service public est, d’abord, un mode d’organisation de la réponse aux besoins de la population, alternatif au marché et à sa logique d’accumulation. Pour répondre aux besoins, le marché utilise le prix, fixé par la rencontre de l’offre et de la demande. Le service public lui, crée un droit. Il extrait la satisfaction du besoin des mécanismes de marché. Et, par un financement socialisé, il en garantit l’accès à toutes et à tous. Ça devient un projet de société à partir du moment où l’on comprend que le service public est en perpétuel approfondissement : nous n’aurons jamais « atteint » l’égalité d’accès aux besoins essentiels, ni « achevé » la démocratie dans la gestion des services publics. Le service public est à la fois une réalité tangible et un projet politique infini.

– Comment définir les besoins essentiels qui doivent être sortis du marché ?

– C’est une des questions démocratiques majeures à nous poser collectivement. C’est dans ce but que je propose une « échelle politique de besoins », à deux barreaux. À la base de l’échelle, il y a l’espace des besoins essentiels, qui devraient être garantis par un service public. Santé, éducation, logement, alimentation… On pourrait aller plus loin – et c’est ce débat démocratique autour de la définition des besoins essentiels qui est intéressant. Entre les deux barreaux de l’échelle, c’est l’espace du marché : celui des besoins réels mais non essentiels, dont la satisfaction ne met pas en danger la planète, selon une définition de Razmig Keucheyan et Cédric Durand (2). On y trouverait par exemple le maquillage et les jeux vidéo. Enfin, au-dessus du 2e barreau de l’échelle, il y a l’espace des besoins artificiels dont la satisfaction n’est pas accessible à tous ou met en danger l’équilibre écologique. C’est l’espace de l’insoutenable, des « besoins » à réduire, voire à interdire, et dont on doit planifier la sortie. On pourrait y placer la fast fashion, les jets privés, les SUV. Mais, là encore, c’est à débattre. Cela pose la question du service public au bon endroit. La question alors n’est plus « a-t-on assez d’argent ? » mais « quel est notre projet collectif de société ? »

– Vous consacrez également plusieurs pages à ceux qui font le service public. Selon vous, ils ne relèvent pas que du secteur public.

– On peut considérer qu’en font partie l’État, les collectivités territoriales, mais aussi la sécurité sociale – de droit privé – et de nombreuses associations notamment dans le champ social, qui répondent à des besoins essentiels en dehors du marché, grâce à un financement socialisé. A l’inverse, Orano (ex-Areva) ou les chantiers de l’Atlantique, propriétés majoritairement publiques, fonctionnent selon les mécanismes de marché. Ce ne sont pas des services publics. Je suis convaincu que la propriété publique du service public a un sens. Je suis par ailleurs très attaché au statut de fonctionnaire et fier d’être de l’être. Cependant, je pense que ces questions ne sont pas celles qui permettent de rassembler largement autour des enjeux de service public. Celui-ci tire aussi sa force du fait qu’il peut être approprié par des citoyennes et des citoyens, par exemple lorsqu’ils réclament une sécurité sociale de l’alimentation ou un vrai service public de la petite enfance. En ce sens, la question de ce qui fait service public me semble prioritaire sur celle du statut.

– À ce sujet, vous pointez du doigt un dysfonctionnement bureaucratique et une culture de l’obéissance trop forte au sein de la fonction publique.

– À l’origine, la bureaucratie est un mécanisme de fonctionnement qui donne la primauté à la procédure sur les relations personnelles : c’est la file d’attente organisée, le formulaire à remplir, qui mettent tout le monde à égalité, comme l’a défini le sociologue Max Weber. Mais, poussée à l’excès, cette logique enjoint les fonctionnaires à n’être plus que leur fonction. Cette déshumanisation du travail est un facteur de perte de sens pour les agents, mais aussi de maltraitance institutionnelle pour les usagers. C’est palpable quand on parle de dématérialisation. On a besoin de réconcilier notre hémisphère professionnel avec notre hémisphère citoyen, et de renouer avec une caractéristique essentielle, trop souvent oubliée, de notre travail quotidien : nous faisons des choix. Quand on est policier, on choisit qui on verbalise. Quand on est travailleur social, on choisit comment on accompagne. Nous avons donc besoin, d’une certaine manière, de repolitiser ces choix, de prendre conscience de l’importance cumulée de tout ce que nous faisons. C’est aussi un moyen de sortir du moule de la pensée dominante, largement austéritaire, dans lequel nous sommes enfermés.

– Quelle place occupent les usagères et usagers dans cette démarche ?

– Dans un projet où l’on se remet à penser les services publics par leurs finalités plutôt que par les moyens, les agents publics sont des acteurs clefs de l’analyse des besoins de la société. Mais ils ne pourront pas le faire sans les premières et premiers concernés. Ils n’auront pas raison tout seuls. Il me semble indispensable d’insuffler de la démocratie dans les services publics, de donner du pouvoir aux citoyens. Il n’y aucune recette idéale mais une grande variété d’exemples passés, et il faut continuer à expérimenter les façons de le faire, à différentes échelles. C’est renouer avec le sens premier du service public : reconstruire des pouvoirs collectifs sur les affaires qui nous concernent toutes et tous.

Propos recueillis par Marion Esquerré

  • Arnaud Bontemps, Service public ou barbarie, La Découverte, 2026, 336 pages, 17,5 euros.
  • Lola Zappi, enseignante-chercheuse à l’université Panthéon-Sorbonne, est spécialiste de l’histoire des services sociaux français au XXe siècle.
  • Razmig Keucheyan, Cédric Durand, Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique, La Découverte/Zones, 2024
Marion Esquerré

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