Enseignement privé hors contrat : même pour les exclus du salariat, le syndicat est là

Dans l’enseignement privé hors contrat, les écoles sont de plus en plus nombreuses à faire travailler les formateurs sous le statut de micro-entrepreneur. Le Snpefp-CGT a décidé de les syndiquer.

Publié le : 16 · 01 · 2026

Temps de lecture : 9 min

Pour les micro-entrepreneurs ne trouvant pas d'emploi salarié, le premier intérêt de la syndicalisation est de rejoindre un collectif.

IP3 Press/MaxPPP

Une école sans profs, est-ce possible ? Sophie (1) est salariée en CDI dans une école de mode parisienne. Quand son établissement a été racheté et fusionné avec une autre école, elle a découvert avec stupéfaction que celle-ci employait très peu d’enseignantes et enseignants. « Quand on a 800 élèves et seulement une dizaine de profs en CDI, c’est un problème. » 

En fait, comme il faut bien que les cours aient lieu, ces formateurs n’ont pas vraiment disparu. C’est leur statut qui a changé : le salariat a été remplacé par du micro-entreprenariat. Des « intervenants »  s’acquittent des tâches d’enseignement, sans être intégrés à la masse salariale de l’entreprise. Sophie, qui a étudié les comptes de l’établissement avec un comptable, l’assure : « L’école fait une marge de 50 % là où, habituellement, c’est déjà beaucoup d’atteindre 10 %. Parce que les salaires ne représentent presque rien. » 

Des travailleuses et travailleurs sur facture

Pour les entreprises, régler une facture à une micro-entreprise coûte moins cher, et les dispense d’obligations qu’elles auraient à l’égard d’une ou un salarié. Plus de mutuelle, de prévoyance, d’arrêts maladie ni de procédures de licenciement à gérer, seulement une facture à éditer. Pour la ou le micro-entrepreneur, « pas de sécu, pas de congés payés, pas d’heures induites », ces heures destinées à la préparation des cours ou aux corrections. De quoi « rendre un métier précaire », résume Sophie. 

Marie-Laurence est une collègue de Sophie. Elle enseigne dans la même école – et dans d’autres – avec un statut de micro-entrepreneuse. Cette année, elle a signé huit contrats de prestation de service. Dans certaines écoles, elle est moins bien payée qu’avant. « Les écoles prennent argument de la baisse du nombre d’élèves pour diminuer le tarif. Mais nos compétences ne changent pas. » déplore-t-elle. 

Le « lumpenprolétariat des ICTAM »

Sophie et Marie-Laurence sont membres du Syndicat national des personnels de l’enseignement et de la formation privés (Snpefp-CGT). L’organisation syndique les micro-entrepreneurs et micro-entrepreneuses depuis six ans, explique sa secrétaire générale, Christine Fourrage : « Dans notre secteur, nous comptons 80 % d’ingénieurs, cadres, techniciens et agents de maîtrise (ICTAM). Il s’agit souvent du lumpenprolétariat des ICTAM, et la figure de la formatrice ayant vingt ans d’ancienneté, technicienne et payée pour un temps plein entre 1 600 et 2 000 euros, n’est pas rare. Le secteur est caractérisé par le recours abusif aux CDD d’usage, par l’appel massif à des micro-entrepreneurs. » 

Syndiqué depuis 1998, Sébastien fait le même constat. Devenu formateur de représentantes et représentants du personnel en 2018 après une reconversion, il découvre, « très surpris », que tous les organismes de formation lui proposent « un contrat de prestation de service, pas un contrat de travail ». Afin de « lutter contre cet état de fait » il a engagé une procédure aux Prud’hommes. Dans l’association qui l’emploie, Hafidha, coordinatrice des formations, fait également le même constat : « Depuis septembre, tous les formateurs qu’on fait travailler doivent avoir le statut de micro-entrepreneur. » Les raisons invoquées par sa direction ? Outre la baisse des budgets de l’insertion qui affectent tout le secteur, un déficit budgétaire propre à la structure. 

Plus de micro-entrepreneurs, moins de CSE

Créé en 2008, le statut d’auto-entrepreneur a fusionné en 2014 avec celui de micro-entreprise. Fin 2022, 1 766 000 micro-entrepreneuses et micro-entrepreneurs étaient économiquement actifs, un chiffre qui augmente avec constance depuis la création du statut en 2008 (2). À titre de comparaison, on dénombre 27 millions de salarié·es (3). Les micro-entrepreneurs représentent désormais près de la moitié (49 %) de l’emploi non salarié. 

Face à leur nombre croissant dans son secteur, le Snpefp-CGT a pris la décision de les syndiquer. En posant cependant une limite : « On syndique seulement les micro-entrepreneurs contraints, pas ceux qui choisissent délibérément ce statut pour gagner plus et éviter de financer la protection sociale », résume William Perennes, secrétaire à l’organisation. Pour le dire autrement : OK pour syndiquer les travailleuses et travailleurs qui ont dû opter pour ce régime parce qu’ils ne trouvaient pas d’emploi salarié. « Mais hors de question de syndiquer ceux qui ont déjà un emploi à plein temps et cherchent à se faire de l’argent de poche comme micro-entrepreneurs », précise Emmanuel Doucet, en charge du déploiement syndical en Île-de-France.

Le journal du syndicat, Trait d’union, propose régulièrement des dossiers sur le micro-entreprenariat. En 2021, un article sur le sujet incitait ses lectrices et lecteurs à « ne pas céder au chant des sirènes du néolibéralisme », à « dire non à ce dispositif contre le salariat » et à « privilégier votre protection sociale en choisissant un salaire socialisé ». En 2022, un comparatif détaillé décrivait les différences entre le micro-entreprenariat et le salariat. Sur le site du syndicat, un document de 17 pages détaille la « protection sociale de l’auto-entrepreneur ou micro-entrepreneur ».

Créer des liens

Dans les centres de formation, un enseignant vient souvent donner son cours, puis repart. Les échanges sont rares, les uns et les autres ne se connaissent pas forcément. Pour ces travailleurs, le premier intérêt de la syndicalisation est donc de rejoindre un collectif. Pour l’étoffer, chacun trouve ensuite différents moyens de créer des liens. Sophie, l’enseignante salariée de l’école de mode, sa collègue micro-entrepreneuse Marie-Laurence et les autres membres de leur section syndicale vont, dès que possible, saluer les nouvelles et nouveaux intervenants, se présenter. « Maintenant, tout le monde sait que je suis CGT », conclue Sophie.

L’intersyndicale du cours Florent, école de théâtre réputée à Paris, a ainsi obtenu, après plus de dix ans et un courrier de mise en demeure, que la direction respecte l’obligation de mettre un local à disposition du comité social et économique (CSE). Parfois, c’est une situation de crise qui fait émerger un collectif. C’est le cas dans l’école de Sophie, avec le brutal alourdissement de la charge de cours à 38 heures hebdomadaires. 

Prendre des forces à l’extérieur de l’entreprise

Certaines et certains ont rejoint la CGT pour être épaulés. C’est le cas de Chloé, documentaliste et élue à l’École internationale de Lyon. Elle s’est syndiquée après un changement de direction et un durcissement de ton : « Je me suis dit que ça allait être compliqué de faire face seule. Il fallait que je trouve des gens qui me conseillent. » Elle vient de suivre sa deuxième formation syndicale : « Le fait de rencontrer des gens qui ont des problématiques similaires, c’est un soulagement énorme. Le syndicat m’a aidée à de nombreuses reprises sur des questions légales ; ça me donne une grande confiance en moi. » Et une crédibilité auprès de ses collègues, qui viennent désormais régulièrement la solliciter : « Tu pourrais demander à la CGT si c’est légal ? »

Environ 13 % des membres du Snpefp sont anglophones, professeurs de langue ou enseignants dans des écoles internationales. Le syndicat a donc créé une section anglophone afin qu’ils et elles puissent se former et s’épauler. Des réunions et des documents en anglais les informent sur les règles en vigueur dans les entreprises en France. 

L’union fait la force, même en visioconférence

Des visioconférences sont aussi organisées par territoire et animées par les référents Snpefp. Le samedi 20 décembre au matin, le premier jour des vacances scolaires, ils étaient une vingtaine de participantes et participants. Une autre Sophie, enseignante dans une école d’ingénieur·es, dit être « toujours contente de venir à ces réunions ». Elle en est convaincue : « Le syndicat est une façon de recréer des collectifs constructifs en intégrant des personnes d’horizons différents. » Deux élues d’une école bilingue s’inquiètent de la fermeture prochaine de leur établissement. La direction les en a informées, tout en leur intimant de le cacher à leurs collègues. Plus expérimentée, Patricia leur rappelle : « Une direction ne s’adresse pas à des représentants du personnel pour leur dire un secret, mais parce qu’elle y est obligée. Dès qu’on a une information de la direction, on la communique aux salarié·es. » 

Un syndiqué décrit une situation tendue dans son établissement et conclut : « Mon directeur ne me parle plus… Bon ça, on s’en fiche. » Emmanuel réagit immédiatement : « Non, on ne s’en fiche pas du tout, c’est de la discrimination syndicale. Mets tout par écrit. Si besoin, on écrira à l’inspection du travail et à ton RH. » Éric, responsable de la formation, complète : « Je te renvoie le vade mecum “Se protéger du harcèlement”. Tu conserves tout, tu fais des captures d’écran. » 

Dans l’enseignement privé hors contrat, ces situations sont loin d’être des exceptions : derrière les frais de scolarité élevés, nombre d’enseignantes et enseignants basculent dans un statut de micro-entrepreneur. Quel avenir pour ces écoles gérées comme des plateformes ? « On ne peut pas diminuer les coûts à l’infini », estime Sophie. Lors du récent congrès de L’Ugict-CGT, Christine Fourrage, secrétaire générale du Snpefp, proposait à l’Ugict et à la CGT de « partir de la notion de communauté de travail en y intégrant les micro-entrepreneurs », dans le but d’alimenter « la revendication d’une représentation syndicale de l’ensemble des travailleurs soumis au pouvoir de direction, à la détermination des conditions de travail et de rémunération par les patrons. » 

  1. Le prénom a été changé, à la demande de l’intéressée.
  2. Insee, « Emploi salarié et non salarié par activité », 11 décembre 2025. 
  3. Insee, « Emploi et revenus des indépendants », 21 mai 2025.
Lucie Tourette