« On est passé en économie de guerre. » Au Théâtre-Studio d’Alfortville (Val-de-Marne), le directeur, Christian Benedetti, se veut combatif. L’établissement, ouvert en 1997 dans un ancien entrepôt de vin, est un pôle de l’art dramatique dans le département, 86 spectacles y ont été produits depuis sa création. Mais pour 2026, les financements alloués à son fonctionnement ont baissé de 21 %. Conséquences : plus de régisseur permanent, plus de soutien technique pour les compagnies en résidence, une maintenance du lieu et du matériel qui se complique…
Parmi les partenaires historiques, le conseil départemental a retiré la totalité de sa subvention en 2026. Elle était encore de 82 000 euros en 2021, avant de rabougrir puis de s’éteindre. Le changement de majorité en juin 2021, du PCF à LR, a changé les priorités – « Contraintes budgétaires », se défend-on du côté de l’exécutif départemental. Les dépenses sociales s’alourdissent, tandis que la dotation de l’État et les recettes – comme la taxe de publicité foncière, sur les transactions immobilières – sont en baisse. Christian Bennedetti, lui, ne décolère pas. Il parle d’une « trumpisation des esprits » et dénonce une cabale en raison de son positionnement politique – il fut candidat LFI aux législatives de 2020. « Je suis conscient de la situation économique mais c’est d’abord un choix politique, s’agace-t-il. Cette logique va rendre le théâtre de plus en plus privé. Il s’agira de produire du divertissement, des choses vues à la télé. Et surtout rien qui fasse réfléchir le spectateur. »
Des restrictions dans la moitié des collectivités
Quelle est vraiment la part d’idéologie dans ces choix budgétaires ? Selon les données issues de la « Cartocrise culture 2025 » de l’Observatoire des politiques culturelles, les budgets dédiés ont baissé dans près de 50 % des 750 structures interrogées. À l’instar du Val-de-Marne, l’Ille-et-Vilaine et la région Pays-de-la-Loire ont réduit leur budget culture. A contrario, le département du Gard, considéré comme « en grande difficulté financière » par la Cour des comptes, a décidé de maintenir le sien pour « réarmer civiquement les esprits et les cerveaux ». Le choix est donc aussi politique « Il y a ici l’expression de quelque chose d’autre qu’une logique comptable, relève Emmanuel Négrier, directeur du Centre d’études politiques et sociales de l’université de Montpellier. On voit apparaître un discours qui ne se cache plus derrière la contrainte budgétaire. Il existe désormais une tendance, pour certains élus, à se grandir – ou à penser se grandir – en attaquant l’idée même de politique culturelle. »
Longtemps, les élus ont globalement appliqué ce que l’on pourrait appeler la « doctrine Malraux ». Refusant l’idée d’une culture totalitaire – sous le joug du politique – ou bourgeoise – réservée à une élite – le ministre des Affaires culturelles du général de Gaulle entre 1959 et 1969 appuyait l’idée d’une démocratisation, faisant de la confrontation du peuple avec des œuvres une affaire publique, pas simplement un choix individuel. Par conséquent, l’État devait garantir le droit à y accéder.
Moins de création, plus de patrimoine
En Pays-de-la-Loire, la présidente de région, Christelle Morançais (Horizons), semble avoir tourné le dos à ce modèle. « La culture serait donc un monopole intouchable ? Le monopole d’associations très politisées, qui vivent d’argent public. […] Quelle est la pérennité d’un système qui, pour exister, est à ce point dépendant de l’argent public? » s’interrogeait-elle sur X en décembre 2024. Joignant le geste à la parole, sa majorité votait, quelques semaines plus tard, une baisse de 62 % des subventions pour les structures opérant principalement dans le spectacle vivant.
« La région Pays-de-la-Loire est dans une logique de privatisation, elle considère qu’elle n’a plus à soutenir des formes de création qui ne sont pas rentables, analyse Emmanuel Négrier. À cela s’ajoute la patrimonialisation, c’est à dire la mise en avant du patrimoine bâti, plus proche d’une identité conservatrice. » Ce n’est donc pas toute la culture qui est visée. L’abbaye bénédictine de Fontevraud (Maine-et-Loire), qui capte près de 40 % du budget culture des Pays-de-la-Loire, a été relativement préservée, avec seulement 6 % de réduction du budget en 2025).
Le reniement de la « doctrine Malraux »
Une partie du personnel politique est tentée de restreindre l’action culturelle à une offre teintée d’idéologie et validée par les élus, à l’encontre de la liberté de création. Ce que dénonce Emmanuel Négrier : « Malraux a passé son temps à se battre pour soutenir des propositions artistiques dont il savait qu’elles étaient de gauche, mais c’était une manière pour le parti gaulliste d’étendre sa légitimité. Aujourd’hui, le calcul est inverse. Certains élus rejettent une partie des propositions qui vont dans le sens de l’intersectionnalité, du décolonialisme, etc. C’est une forme de repolitisation des enjeux culturels. C’est une tendance minoritaire mais elle est inquiétante, parce que c’est la remise en question d’un consensus de longue durée interpartisan. »
Dans ce domaine, les communes dirigées par l’extrême droite constituent un laboratoire. À Hayange, passée au RN en 2014, le festival d’été, organisé par la municipalité, est axé sur le divertissement, si possible teinté d’identitarisme : bals, fête de la Saint-Jean, fête du cochon, fête du mouton. Le festival Théâtre pour tous, rendez-vous à vocation populaire qui proposait des pièces à 5 euros, lui, a disparu. Dans le Var, Laure Lavalette, conseillère municipale RN de Toulon, a accusé de « propagande » la scène nationale La Liberté après une conférence sur la thématique du genre. À Perpignan, la mairie, RN depuis 2020, a coorganisé en 2024 une exposition photo intitulée « Soixante ans après, l’histoire se répète », mettant en parallèle l’action du FLN pendant la guerre d’Algérie et celle du Hamas le 7 octobre 2023…
« Les institutions culturelles peuvent produire de l’exclusion »
Mais si une « trumpisation » est en cours, où trouve-t-elle ses racines et comment la contrer ? Victorien Bornéat, conseiller culture au sein d’une collectivité territoriale, vient de publier L’Exclusion culturelle (Éditions du Faubourg/ Fondation Jean-Jaurès). « La démocratisation culturelle n’est encore pas allée à son terme, observe-t-il. Il y a encore une partie importante de la population qui se sent exclue. Les institutions culturelles peuvent produire de l’exclusion, produire de la violence symbolique. » Ainsi, selon des données de l’Observatoire des inégalités publiées fin 2025, près de 42 % des cadres sont allés au théâtre au moins une fois dans l’année, contre 14 % des ouvriers. Ce décalage est utilisé comme argument électoral pour rejeter toute idée de politique culturelle. Face à cette situation, l’essayiste propose de créer un nouvel espace artistique qu’il nomme « le nouveau populaire » : « Il ne s’agit pas aujourd’hui d’enfermer les classes populaires dans la culture populaire. Il ne s’agit pas non plus de les sommer d’adhérer à la culture légitime mais de créer ce nouvel espace artistique fait de tous les répertoires, dans un rapport de réciprocité. »
Concrètement, l’essayiste défend la force des créations hybrides, comme l’adaptation par le ballet national du Rhin du film On achève bien les chevaux, dont certaines représentations ont été données dans des gymnases. « Avec ce mélange de cinéma et de danse, on a une production qui maintient une très bonne qualité artistique, qui ne va pas créer de sentiment d’exclusion et, surtout, qui va pouvoir être intelligible à toutes les personnes indépendamment de leur bagage culturel, car il casse les codes de l’esthétique pure pour se rendre intelligible. » Autre proposition de Bornéat : la participation citoyenne, en faisant intervenir des non-artistes dans la programmation de certaines institutions : « Au centre culturel d’Houdremont, à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), la directrice emmène les enfants voir des spectacles jeune public à Avignon. Ils choisissent ensuite collectivement ceux qu’ils souhaitent voir programmer dans leur théâtre. C’est ce genre d’expériences à petite échelle que j’aimerais voir se généraliser. » Une manière de relégitimer la production culturelle, publique et subventionnée.
Le secteur culturel est déjà abonné au système D
Mais la question du financement demeure. Comment produire des spectacles de qualité avec une pression budgétaire croissante ? Le secteur culturel est déjà abonné au système D. « On a toujours fonctionné ainsi, assure Christian Benedetti. Lorsqu’on nous donne la moitié du budget nécessaire pour un spectacle, on le monte quand même, par passion. C’est d’ailleurs peut-être aussi notre responsabilité : on a accepté trop de compromis dans le passé. » Pour sauver son établissement, il a organisé une « riposte artistique », une programmation spéciale où des grands noms passés par le Studio-Théâtre (Jacques Bonnaffé, Ariane Ascaride, Coline Serreau, etc.) viennent jouer sans cachet.
Mais au-delà de ce soutien, d’autres pistes existent : renforcer la coopération entre les acteurs culturels, éducatifs et sociaux, moins recourir aux têtes d’affiches pour freiner l’inflation des cachets, desserrer l’étreinte sur les coûts de sécurité ou d’assurance… A Limoges, les Zébrures, rendez-vous de création théâtrale organisé par l’association les Francophonies, proposent une billetterie volontaire encadrée : quatre tarifs donnent accès au même spectacle et l’on paye selon selon son envie. Résultat : + 30 % de recettes depuis sa mise en place. Son secrétaire général Quentin Carrissimo modère toutefois la portée de ces nouvelles sources de financement : « La billetterie libre ne sauvera pas la culture. Mais avec cette démarche, on invite le public à sortir d’un schéma de consommation, le fait de choisir son tarif le met dans une dynamique active. » Depuis deux saisons, de nouvelles personnes découvrent l’événement et les habitués vont voir davantage de spectacles.
Malgré tout, des records de fréquentation
Car c’est sans doute le plus frappant dans cette affaire : malgré les attaques et le dénigrement de la culture, elle est toujours plébiscitée. Le peuple a le goût de l’art et du spectacle vivant. En 2025, le Festival d’Avignon a battu son record de fréquentation, idem pour le le grand raout normand des musiques actuelles Beauregard, pour la Philharmonie de Paris, mais aussi pour des rendez-vous de taille plus modeste comme le festival À tout bout d’champ de Fontenay-Villedieu (14 000 spectateurs en deux jours dans une commune sarthoise de 800 habitants).
Ces nombreux événements, en ville comme à la campagne, s’appuient sur un tissu associatif et citoyen d’un grand dynamisme : on compte près de 280 000 associations culturelles en France, soit environ un quart des associations loi 1901. Autant de personnes de bonne volonté, prêtes à résister par l’action, en faisant vivre l’art sur leur territoire. Car ce qui se joue, c’est la place de la culture dans nos vies. La question est politique. La réponse doit l’être aussi.
