Une comédie, un spectacle affligeant, un mauvais feuilleton dont une nouvelle saison s’est ouverte au lendemain des élections municipales : telle est la tonalité adoptée par de nombreux titres de presse pour évoquer la commission d’enquête parlementaire chargée d’examiner « la neutralité, le fonctionnement et le financement du service public audiovisuel ». Avec, en tête d’affiche, Vincent Bolloré. Que fait-il là ? En tant qu’actionnaire – très minoritaire – du producteur Banijay, qui fournit de nombreux programmes à France Télévisions, il est invité, en ce mardi 24 mars 2026, à donner son avis sur le service public. Sur le site Les Jours, Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts en font un épisode supplémentaire de la série qu’ils consacrent à « l’empire » du milliardaire. Le ton est grinçant : « L’exercice est étonnant : sonder l’avis de notre bonhomme sur le service public, voire ce qu’il en ferait, lui. Autant demander au loup ce qu’il pense du frêle agneau qu’on lui offre en pâture […] ».
Lui-même, souligne Télérama, en relatant les propos qu’il a tenus devant la commission, n’était pas dupe : « Vous me convoquez sur le prétexte que Vivendi est actionnaire de Banijay […], auquel je ne connais que dalle ! » Mais le rapporteur, Charles Alloncle – député ciottiste de l’Hérault – dont un portait féroce a notamment été publié dans L’Humanité a semblé se délecter : « Ah, si le service public pouvait être géré par Vincent Bolloré ! C’est la petite musique qui s’est progressivement instillée tout au long des deux heures trente de l’audition du milliardaire breton », poursuit l’hebdomadaire culturel. Sur son compte Instagram, Libération fustige « une comédie » et déplore « une tribune » l’autorisant à « donner son avis sur tout et n’importe quoi ». À part Canal+, qu’il détient, Vincent Bolloré dit pourtant qu’il « ne regarde pas trop la télévision ».
Une vaste entreprise de déstabilisation
Pour trouver une explication à cette étrange audition, il faut aller sur Médiapart où Yunnes Abzouz écrit : « Depuis l’automne, l’extrême droite parlementaire a pris le relais de l’extrême droite médiatique pour faire rendre gorge à l’audiovisuel public. À l’Assemblée nationale, le député Charles Alloncle (Union des droites pour la république, UDR) s’est engagé dans une vaste entreprise de déstabilisation des médias publics au travers de sa commission d’enquête. À chaque audition, l’objectif véritable du rapporteur se fait plus net : démontrer que l’audiovisuel public est une gabegie financée par les contribuables, en plus d’être un repaire de gauchistes. »
La « gabegie financière » est d’ailleurs la thématique retenue par un certain nombre de titres pour traiter de cette audition, de manière plus neutre. C’est le cas des Échos ou du média Brut.
La solution à tout : privatiser !
Rien d’étonnant, semble pourtant dire en substance, La Tribune dimanche, pour qui « les déboires de France Télévisions et de Radio France apportent de l’eau au moulin d’un RN qui entend discréditer l’idée que puisse subsister sur le long terme un service public de l’information ». Dans un article titré « Ciotti, Bardella, Le Pen… comment les ennemis de l’audiovisuel public s’activent en coulisse », Jules Pecnard revient sur « les refrains du camp nationaliste. Parmi ceux-ci, il y a la partialité supposée de l’audiovisuel public et l’intérêt pour le contribuable, au vu de ses 4 milliards d’euros de dotation annuelle et de son endettement, à ce qu’il soit privatisé ». Dans un entretien exclusif qu’il accorde au Figaro, le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons et Indépendants) se félicite que celle-ci a d’ores et déjà mis en lumière « des dysfonctionnements et des manquements ».
À celles et ceux qui s’inquiétaient d’un risque d’« instrumentalisation politique » des débats, comme l’explique Lauriane Clément dans La Croix, le doute n’est plus permis. « Plusieurs sujets – parfois anecdotiques, mais pas toujours – ont focalisé l’attention, au risque de caricaturer un audiovisuel public par ailleurs plébiscité par les auditeurs et téléspectateurs. Alors que jamais sa gouvernance, ses missions ou encore sa nécessité démocratique n’ont été sérieusement questionnées », écrit dans Le Monde Aude Dassonville, dans un article qui liste « les obsessions de la commission ».
Ennemi public n°1 dans toute l’Europe
Partout en Europe, pressions politiques et économiques se conjuguent pour mettre la pression sur l’audiovisuel public, relate encore le quotidien. Dans Courrier international, plusieurs articles en attestent, le débat fait rage : « Référendum sur la baisse de la redevance en Suisse, accusations de partialité et de dérives idéologiques en Allemagne ou en Belgique… Rares sont les pays européens où l’audiovisuel public n’est pas source de conflits. Quand certains s’interrogent sur le montant des financements qui lui sont alloués, d’autres s’interrogent sur les supposés biais de son traitement de l’information. »
Dans sa lettre matinale du 11 mars, l’hebdomadaire insiste : « L’extrême droite a de nombreuses cibles dans le collimateur : les immigrés, les impôts, la gauche en général et, plus largement, toute personne qui prône la solidarité ou une des valeurs sur lesquelles se fonde un ordre international toujours plus ténu. Et tout en haut de cette liste, une cible fait figure d’ennemi public numéro un : l’audiovisuel public. »
« Stratégie victimaire »
La cible sera-t-elle atteinte ? Sur le site de La chaîne parlementaire (LCP), l’hypothèse d’un rejet du rapport, qui doit être remis au plus tard le 28 avril, est clairement posée, quitte à alimenter une« stratégie victimaire » de Charles Alloncle. Raphaël Marchal prévient que « si la majorité des députés venait à voter contre la publication du rapport, l’intégralité des documents obtenus par le rapporteur ainsi que ses conclusions seraient archivées, et ne pourraient donner lieu à aucun débat ». Une décision rarissime.
