Le jeudi 9 avril 2026, au terme de six séances de discussions, organisations syndicales et patronales ont acté l’échec de la négociation paritaire interprofessionnelle visant à « mieux réguler le recours aux contrats courts ».
Cette négociation s’est tenue sur fond de déficit budgétaire, peu après une précédente négociation qui avait, malgré les réticences syndicales, abouti à raccourcir la durée d’indemnisation des travailleurs suite à une rupture conventionnelle. Au détriment notamment des salarié·es de plus de 55 ans, déjà fragilisé·es sur le marché du travail.
À travers ces deux événements se dessine un changement de posture du patronat et du gouvernement face à des syndicats qui s’avèrent impuissants, dans ce cadre, à obtenir des solutions progressistes. Il s’agit d’une dynamique profonde qui ne vise plus à construire un équilibre social, mais à en contourner les principes mêmes.
Une négociation sous contrainte
Depuis 2018 et la « loi sur l’avenir professionnel » le gouvernement peut fixer, par lettre de cadrage, l’objectif budgétaire des négociations. Puis, en cas d’échec de la négociation, il peut imposer cet objectif, d’autorité. Concernant les ruptures conventionnelles, la lettre de cadrage exigeait 400 millions d’euros d’économie sur le budget de l’Unédic.
Avec cette méthode, le paritarisme n’est respecté qu’en apparence. Certes l’État n’impose pas le chemin à suivre pour atteindre l’objectif, mais il conditionne le débat en imposant que le déficit soit résorbé non par une hausse des recettes, mais par une réduction des dépenses, donc des indemnités. Un postulat qui fait du gouvernement un allié du patronat, évidemment hostile à toute hausse des cotisations.
Les syndicats sont donc contraints de jouer en défense, « une main attachée dans le dos » ; pour les obliger à endosser des solutions injustes et inopérantes.
Pourtant, dans les sports comme ailleurs, jouer en défense peut être une stratégie gagnante… à condition de rester unis. Or l’intersyndicale s’est divisée. Et le patronat en a tiré avantage, obtenant près de 960 millions d’euros d’économies, bien au-delà des exigences gouvernementales.
Lorsqu’il n’y a pas de contraintes, le patronat choisit le statu quo
C’est fortes de cette victoire que les organisations patronales ont engagé la négociation sur les contrats courts. Cette fois, aucune lettre de cadrage, pas d’objectif budgétaire imposé. Pour le patronat, l’ambition affichée était la suppression du bonus-malus, en échange d’une régulation des CDD. Pour rappel, le bonus-malus est un dispositif qui module les cotisations chômage selon le recours aux contrats courts. Il ne concerne que cinq secteurs d’activité, soit 11 % des entreprises de plus de 11 salarié·es, et se révèle inefficace pour empêcher les abus.
La transformation des modes de production, fragmentés, en flux tendu, a fait exploser les contrats flexibles, d’une durée de plus en plus courte, de trois à quatre jours en moyenne. Au premier trimestre 2025, 81 % des embauches ont été faites en CDD de moins d’un mois ou en intérim. En 2000, c’était 76 %. Il y a donc nécessité d’agir
Pourtant, à la surprise des syndicats, les organisations patronales leur ont soumis un projet qui, loin de réguler les contrats courts, en étendait l’usage et permettrait, sans rien proposer en échange, de contourner l’obligation de convertir des CDD récurrents en CDI :
- allongement de la durée des contrats courts ;
- suppression du temps de carence entre deux contrats ;
- suppression de la limite de deux CDD successifs ;
- réactivation du CDD multi-remplacements ;
- facilitation du recours aux CDD d’usage, sans limitation.
Pourquoi proposer l’inacceptable ? Parce que le statu quo sert les intérêts des employeurs. Medef, CPME et U2P ont donc orchestré l’échec de la négociation. Elles ont préféré le maintien d’un bonus-malus largement inopérant et inoffensif pour pérenniser le recours massif aux contrats courts, sans régulation supplémentaire.
Une réalité niée : le rôle central de l’assurance chômage
Ces négociations se sont tenues dans les locaux de l’Unédic. Discuter des conditions contractuelles de l’emploi au sein de l’institution qui gère l’absence d’emploi, c’est un paradoxe. Il correspond pourtant bien à la réalité du travail. La population active en France, ce sont 31,4 millions de personnes, dont près de 6 millions de chômeuses et chômeurs, et seul·es 2,6 millions sont indemnisé·es. Un allocataire sur deux travaille, cotise et contribue à la solidarité. Les indemnités jouent un rôle central dans le maintien d’un niveau de vie décent pendant la recherche d’emploi.
Depuis plus de vingt ans, les assurances chômage amortissent les effets de la flexibilisation du travail et permettent le maintien de l’activité économique, malgré les attaques récurrentes contre un « modèle social français » censé être trop coûteux pour les entreprises, alors que celles-ci bénéficient de 200 milliards d’euros d’aides publiques par an. Ce modèle a au contraire permis de surmonter les crises, notamment lors de la crise financière de 2008 pendant la crise sanitaire et sociale due au Covid-19, en limitant les faillites et les licenciements.
Un patronat en sécession
Pour les salariés·es, le constat est sans appel. Si la négociation paritaire n’autorise que la reddition ou le statu quo, aucun progrès social n’est possible. Aujourd’hui, patronat et gouvernement s’éloignent dangereusement de l’esprit du paritarisme et de sa logique de recherche du compromis. Une fuite en avant est engagée, symbolisée par les obsessionnelles réductions d’impôts, de cotisations, de dépenses sociales, par l’opposition constante de l’économie au social. Un choix vain, dangereux et contre-productif qui assèche les ressources publiques et affaiblit les systèmes de solidarité, aggravant la crise sociale.
