« Si les récifs coralliens disparaissent, le premier affecté sera l’humain »

Du fait de la hausse des températures, les récifs coralliens d’eaux chaudes pourraient être le premier écosystème à disparaître à cause de l’être humain. Entretien avec le professeur Denis Allemand, ancien directeur scientifique du Centre scientifique de Monaco, qui envisage les conséquences sociales, économiques et géopolitiques de leur disparition. 

Publié le : 16 · 01 · 2026

Temps de lecture : 8 min

C'est dans les années 1980 que sont apparus les premiers phénomènes de blanchissement des coraux.

MaxPPP

Options : Le rapport « Global Tipping Points » 2025, coécrit par 160 scientifiques, alerte sur le « dépérissement sans précédent » des récifs coralliens d’eaux chaudes. Ils vont connaître un « point de bascule ». Qu’est-ce que ça signifie ?

Denis Allemand : Un « point de bascule » intervient quand la dégradation d’un écosystème devient irrémédiable : il ne peut plus se régénérer. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime pour sa part que si la température globale moyenne augmentait de + 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle, 99 % des coraux disparaîtraient d’ici à 2100. Il s’agit du premier écosystème qui pourrait disparaître à cause de l’être humain.

Les coraux se portent mal depuis longtemps. Une étude réalisée sur la Grande Barrière de corail en Australie montre une croissance perturbée depuis les années 1980. C’est durant cette décennie qu’ont débuté les premiers épisodes de blanchissements des récifs.

Qu’est-ce que le blanchissement ?

Lorsque l’eau atteint environ 28 °C, les coraux blanchissent en quelques heures. Cette perte de couleur est provoquée par la rupture de la symbiose entre le corail – qui est un animal – et une microalgue qui vit à l’intérieur des cellules coralliennes. Cette plante satisfait, par photosynthèse, 90 % des besoins du corail. Sans elle, le corail meurt de faim au bout de deux à trois semaines.

Nous connaissons mal les mécanismes derrière cette séparation. Les coraux sont des animaux particuliers : ils tolèrent les énormes quantités d’oxygène produites par leurs algues symbiotiques – jusqu’à trois fois la quantité d’oxygène présente dans l’air, une quantité qui serait nocive pour nous, d’autant que cette concentration importante engendre des radicaux libres de l’oxygène, connus pour leurs effets toxiques. Les chercheurs pensent que le blanchissement intervient quand les capacités de résistance à ces radicaux libres sont dépassées.

Le programme de mesure planétaire européen Copernicus estime que nous avons déjà dépassé un réchauffement global de + 1,5 °C en 2024. Or, selon le rapport, cette température pourrait provoquer ce point de bascule. Concrètement, vont-ils tous mourir ?

Pas immédiatement. Certains scientifiques pensent que le blanchissement sera la cause de la disparition de l’ensemble des récifs coralliens dans le monde. Mais pour ma part, je pense que tous ne vont pas disparaître, même si certains seront largement affectés. Nous observons, par exemple, que les récifs coralliens du golfe Persique résistent naturellement à 35 °C. C’est une belle promesse de résilience. Peut-être peuvent-ils supporter davantage. Des collègues australiens et hawaïens travaillent sur cette question. En laboratoire, ils observent que, face à des chocs thermiques provoqués et répétés, les coraux deviennent plus résistants.

L’océan absorbe l’excès de CO2 dans l’air, mais au prix de son acidification. Est-ce que cela participe à la « bascule » ?

On estime que depuis le début du siècle, les océans se sont acidifiés de 30 %. Cela diminue la quantité de carbonate disponible, un élément essentiel pour le développement du squelette corallien. Si aujourd’hui, l’acidification n’est pas un danger pour les coraux, cela pourrait le devenir à mesure que nous émettons du CO2.

Le Centre scientifique de Monaco étudie l’adaptation de certains coraux à l’acidification. Nous élevons une espèce qui a montré d’étonnantes capacités de résistance à des pH bas (entre 8 et 7,2). Nous avons démontré que cette résistance était le résultat de modifications épigénétiques, c’est-à-dire des capacités du corail à modifier l’expression de ses gènes. Il y a donc un espoir que certains survivent à l’acidification malgré une longévité corallienne excédant parfois mille ans.

Des coraux qui survivent à la hausse des températures ou de l’acidification, est-ce ce que l’on appelle des « superscoraux » ?

Un « supercorail » est capable de résister à une température ou à un pH auquel ne survivent pas les autres. Ces études concernent un nombre réduit d’espèces. À Monaco, par exemple, nous n’en étudions qu’une seule. Nos collègues australiens se focalisent sur les plus susceptibles de résister à la hausse des températures sur la Grande Barrière de corail. L’idée est de réaliser une « évolution assistée » en sélectionnant et reproduisant les coraux aux caractéristiques les plus résilientes face au changement climatique. Combien en existe-t-il ? On l’ignore. Le temps nous manque et il vaut mieux prévenir une catastrophe plutôt que d’essayer de développer des outils technologiques pour y remédier.

Aujourd’hui, une ou deux espèces de corail ont disparu ; il pourrait y en avoir d’autres avec la poursuite des émissions de CO2. Cependant, il n’y a pas de garantie que ces supercoraux rendent les mêmes « services » naturels que les autres.

Depuis 2019, nous avons lancé un Conservatoire mondial du corail, en partenariat avec la fondation Prince-Albert-II-de-Monaco et l’Institut océanographique de Monaco. Nous prélevons des coraux du monde entier et les distribuons à des aquariums partenaires pour les élever et, si possible, les réintroduire. Mais les utiliser pour restaurer la Grande Barrière de corail, par exemple, ne sera pas aisé. Celle-ci s’étend sur 2 300 kilomètres de long pour une superficie de 344 400 kilomètres carrés.

Tout n’est pas perdu ?

Personnellement, je ne pense pas qu’il y ait vraiment un « point de bascule ». Je vois plutôt une continuité dans le changement en cours, et peut-être une accélération si la température continue d’augmenter. Selon le Global Coral Reef Monitoring Network, un groupement d’étude des récifs coralliens, la composition des récifs du Pacifique change déjà. Parmi les deux grandes familles de coraux engendrant des récifs, il y en a moins de types branchus, et davantage de types massifs. Cela s’explique par la sensibilité des coraux de type branchus à la hausse des températures ; or ce sont eux qui hébergent le plus massivement les poissons.

Les coraux non tropicaux dépérissent également. Par exemple, ceux des zones tempérées meurent en masse lors des canicules marines, l’équivalent de nos épisodes de canicules terrestres. Si les technologies peuvent apporter des solutions – comme le déploiement de structures à la surface pour atténuer le rayonnement solaire et donc la température de l’eau –, cela ne les sauvera pas. Nous sommes les seuls capables de les sauver en baissant nos émissions de CO2.

Pourquoi est-ce une urgence de les sauver ?

Il ne s’agit pas « juste » de sauver les coraux, mais de sauver aussi près de 100 000 espèces, et les 500 millions de personnes qui en dépendent. Les coraux vivent dans des eaux transparentes qui sont, en réalité, des déserts marins. Or cette symbiose entre le corail et la microalgue permet la production de matière organique et donc l’essor de la vie. Aujourd’hui, les récifs coralliens sont un écosystème majeur de la Terre. Ils hébergent davantage de biodiversité que les forêts primaires. Sur 0,1 % de la surface des océans vit 30 % de la biodiversité marine connue. Cette diversité génétique est aussi un réservoir de procédés biochimiques pouvant nous aider à développer de nouvelles thérapies.

Si les récifs coraliens disparaissent, le premier affecté sera l’être humain. Les gens, en particulier les femmes, du Pacifique, d’Australie ou de Floride en dépendent directement pour la pêche ou le tourisme, et indirectement pour leurs maisons. Ces structures animales réduisent de plus de 95 % la force des vagues, et protègent des tsunamis. Leur mort et leur dislocation exposeraient les terres à une érosion accrue et pousseraient à la migration.

Ils ont aussi un rôle géopolitique inattendu. Le Japon revendique une zone économique exclusive (ZEE) de 400 000 kilomètres carrés en mer des Philippines, où se trouve l’atoll d’Okinotori. Or, ces îlots coralliens disparaissent sous l’eau sous l’effet combiné du réchauffement climatique [provoquant la montée des eaux, NDLR] et de l’acidification qui ralentit la formation du squelette corallien. Depuis 2007, le Japon investit des centaines de millions de dollars pour les maintenir à flot. Pour cela, ils accélèrent leur croissance via des boutures élevées à Okinawa, en y relarguant des larves coralliennes produites in vitro.

Dans un article, vous évoquez les différentes disparitions et réapparitions des coraux. Que vouliez-vous dire ?

La Terre a déjà connu cinq grandes extinctions, avec à chaque fois la disparition de plus de 80 % des espèces. Nous en provoquons actuellement une sixième,  à cause de nos émissions de CO2. Je ne pense pas que la vie disparaîtra complètement. Nous, humains, certainement, car nous sommes intimement liés à notre environnement et à sa biodiversité actuelle. Mais la vie, elle, reviendra absolument.

Après une extinction majeure, la biodiversité se restaure au bout de 140 à 200 millions d’années. Les coraux réapparaissent parfois, mais différemment. Ce sont des survivants qui ont continué d’évoluer, ou bien des espèces proches qui, voyant une niche écologique vide, en profitent pour l’investir. La vie ne refait jamais la même chose.

Propos recueillis par Amanda Breuer Rivera

Amanda Breuer Rivera

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