Il existe aujourd’hui près de soixante foyers de guerre dans le monde. C’est le nombre le plus élevé depuis 1946. En 2024, le chiffre d’affaires mondial de l’industrie de l’armement a atteint 586 milliards d’euros, un record selon l’Institut international de recherche sur la paix (Sipri) de Stockholm. Les exportations françaises d’armement se sont élevées à 21,6 milliards d’euros en 2024, indique le rapport annuel du ministère des Armées, présenté en septembre au Parlement. Dans les usines, les carnets de commande sont pleins. Mais tout le monde ne sabre pas le champagne. Des voix syndicales s’élèvent pour dénoncer le soutien à des régimes meurtriers et, plus généralement, la course aux armements.
Le 10 avril 2025, à Crolles, en Isère, des salarié·es de STMicroelectronics manifestent devant leur usine – en compagnie de l’association Urgence Palestine – pour dénoncer la « collaboration » de leur entreprise avec Israël. L’entreprise franco-italienne produit des composants électroniques. Mais les militantes et militants dénoncent la vente de ces produits à des entreprises israéliennes – Semiconductor Devices, Tower Semiconductors, etc. – liées au secteur de l’armement, et demandent la suspension de ces transactions « tant que les droits des Palestiniens ne sont pas respectés ». Pour Nadia Salhi, ingénieure et déléguée syndicale CGT chez STM France, la guerre à Gaza a agi comme un déclencheur : « Nos puces peuvent servir dans le médical et l’automobile, mais aussi dans le militaire. Suite à une sollicitation des syndicats palestiniens sur le thème “Stop arming Israël”, la question est devenue incontournable. »
La CGT Airbus conteste le soutien matériel à la dictature birmane
La contestation ne se limite pas au cas palestinien. Le 1er octobre 2024, la CGT Airbus a dénoncé la participation du groupe au capital de la société chinoise AVIC qui, d’après une enquête des ONG Info Birmanie et Justice for Myanmar, fournit des armes à la junte militaire birmane, coupable de graves violations des droits humains (8 000 civils tués, 3 millions de déplacés depuis 2021). Chez Thales, leader européen de l’électronique de défense, le coordinateur CGT, Gregory Lewandowski, rappelle les prises de position publiques de son syndicat pour l’arrêt de la vente d’armes « au Yémen, en Arabie Saoudite, aux Émirats arabes unis ou à Israël. Nous fabriquons des produits qui tuent, nous avons une responsabilité particulière ».
Mais quels moyens ont-ils pour infléchir la politique de leur entreprise ? À l’arsenal de Cherbourg, spécialisé dans la construction de sous-marins nucléaires et propriété de Naval Group, le délégué syndical CGT, Vincent Hurel, souligne la nécessité d’informer : « On tracte, on rencontre les salariés, on assume un discours clair sur la volonté de paix et de désarmement. » La stratégie a d’ailleurs été plébiscitée aux élections professionnelles de Naval Group – qui rassemble, entre autres, les arsenaux de Brest, Toulon et Lorient –, où la CGT est arrivée en tête.
Influer sur les stratégies, diversifier les activités
Les réflexions sur le thème du désarmement ne datent pas d’aujourd’hui. Entré en 1978 au sein de la Société nationale industrielle aérospatiale – devenue par la suite EADS puis Airbus –, Jean-Jacques Desvignes, ancien délégué syndical, croit toujours dans la force de la mobilisation : « Celui qui travaille et qui produit possède la clé contre les va-t-en-guerre. Nous avons toujours débattu pour influer sur les choix politiques et proposer une diversification de nos activités. À la CGT, nous étions les seuls à le faire. » Et le flambeau a été repris. « Nos prérogatives ne doivent pas se limiter à préparer du matériel pour la guerre, souligne Vincent Hurel. Dans la Manche, il y a une nécessité de surveillance et de secours pour la sécurité maritime, or nous produisons très peu dans ce domaine. Les gros remorqueurs capables d’aller en haute mer en pleine tempête, par exemple, sont achetés aux Pays-Bas. Nous pourrions les fabriquer ici. »
À Thales, cela fait plus de dix ans qu’une réflexion a été entamée pour contraindre l’entreprise à investir davantage dans des activités civiles. « Nous voulons, par exemple, développer notre présence dans l’imagerie médicale, explique Grégory Lewandowski. En observant ce qui se faisait sur le marché, nous nous sommes rendu compte qu’il n’existait pas d’écosystème organisé dans ce domaine. Les hôpitaux achètent différents éléments en Allemagne, aux États-Unis ou au Japon. Or, chez Thales, nous maîtrisons les technologies de réception, de transmission et de sécurisation des données dans le domaine militaire. Nous pouvons donc aussi les appliquer au domaine civil. »
Le rôle singulier des Ictam
Au sein du Conseil national de l’industrie, instance consultative gouvernementale créée en 2010, ces projets ont trouvé un écho. L’État, actionnaire minoritaire de Thales, a poussé la direction à explorer ces voies. Sur le site de l’entreprise Moirans (Isère), le projet Axel MedTech a vu le jour en 2024 : il s’agit d’un incubateur de start-up spécialisées dans l’imagerie médicale. Cette société coopérative d’intérêt collectif est financée par Thales, la CGT, le CHU de Grenoble, des écoles d’ingénieurs et les pouvoirs publics locaux.
Parmi les autres propositions, on trouve des appareils de radiologie portables ou encore des obus dispersant des produits pour éteindre les feux de forêt. Il s’agit donc d’aller au-delà de la simple dénonciation, en émettant des propositions. « Le but, ce n’est pas de se flageller, mais de discuter collectivement de ce que font nos boîtes, d’enrichir la réflexion, précise Nadia Salhi. Chez STMicroelectronics, notre direction considère que nous n’avons pas à intervenir sur la stratégie économique. Cependant, sur des sujets de société comme la défense ou l’écologie, par exemple, il existe des leviers à actionner, qui touchent notamment l’image de l’entreprise. » Et là-dessus, les catégories ingés, cadres, techs et agent·es de maîtrise (Ictam) ont un rôle à jouer : « Les Ictam ont souvent les données les plus complètes sur ce que l’on produit, poursuit l’ingénieure, ils et elles savent précisément sur quoi ils travaillent et peuvent partager des informations. »
Pour des droits nouveaux et un pôle public national de défense
À travers le sujet de la défense se pose la question du sens que l’on donne à son travail. Produire de l’armement, oui, mais pourquoi ?
Depuis la Seconde Guerre mondiale, au titre de l’indépendance nationale, la CGT défend la nécessité d’une production française d’armement. Elle refuse cependant qu’elle soit utilisée pour des menées colonialistes ou impérialistes (2). Ainsi, en 1949 et 1950 à Marseille, les dockers CGT ont bloqué l’envoi de matériel à destination de l’armée française en Indochine. Dans une logique de désarmement, la CGT soutient également l’appel de Stockholm, lancé en 1950 par le Mouvement mondial des partisans de la paix, et qui demande l’« interdiction absolue de l’arme atomique ».
Mais au nom de la souveraineté du territoire, elle continue de porter la vision d’une production militaire indépendante. C’est ainsi qu’en 1986, la CGT Dassault a manifesté devant le ministère de la Défense pour soutenir le projet d’un avion militaire 100 % français, le Rafale. Cependant, si 234 appareils de ce type équipent aujourd’hui la flotte française, il est aussi devenu l’un des produits phares de Dassault, avec 300 exemplaires vendus à huit pays étrangers (1), dont les Émirats arabes unis, impliqués dans les guerres du Yémen et du Soudan.
Pour un « droit de retrait éthique »
La maîtrise des exportations d’armement peut se jouer à deux niveaux. D’abord, à celui des entreprises. Pour Éric Valade, membre du collectif International, Paix et Désarmement de la CGT, « il faut des droits nouveaux pour les salarié·es, qui leur permettent d’avoir un contrôle plus important sur l’organisation de leur entreprise, aussi bien sur les conditions de travail que sur les productions ». Parmi ces nouveaux droits, Grégory Lewandowski, de Thales, évoque un « droit de retrait éthique » : « Si une ou un salarié ne veut pas travailler sur du militaire, il doit pouvoir être redirigé sur du civil », explique-t-il.
Ensuite, il y a le niveau politique. Aujourd’hui, la licence d’exportation est accordée par la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre où siègent les représentants des ministères des Armées, des Affaires étrangères et de l’Économie. Notons qu’aux États-Unis, par exemple, le Congrès possède un droit de veto sur le sujet. Ce n’est pas le cas en France. « La vente d’armes à l’extérieur doit se faire avec l’aval de la représentation nationale, plaide Éric Valade, du collectif International, Paix et Désarmement de la CGT. Aujourd’hui, l’Assemblée n’est pas sollicitée sur ces questions. De plus, il faut que la production échappe aux logiques purement financières. »
C’est le sens de la proposition de la CGT de créer un Pôle public national de défense qui s’articulerait autour de quatre axes : la nationalisation des industries d’armement ; la sortie de la dépendance aux exportations ; la diversification et la reconversion civile de la production ; l’instauration d’un contrôle citoyen dans les entreprises et au Parlement. Un projet pour faire vivre l’idée selon laquelle les armes ne sont pas une marchandise comme les autres.
- Croatie, Serbie, Grèce, Inde, Indonésie, Qatar, Égypte, Émirats arabes unis. L’Ukraine a annoncé, en 2025, son intention d’en acquérir.
- À lire : Agir pour la paix, Gilbert Garrel, Arbre bleu éditions, 2023.
