Recherche-enseignement supérieur : des bouts de ficelle pour se serrer la ceinture

Soumis à l’austérité en 2026 comme depuis des années, les personnels de la recherche et de l’enseignement supérieur doivent aussi défendre le bien-fondé de leur travail et leur liberté académique.

Publié le : 16 · 01 · 2026

Temps de lecture : 9 min

Pas plus de culture scientifique que de vision à long terme : en France aussi, les responsables politiques font des choix dangereux.

Le Pictorium/MAXPPP

Trumpisation de la recherche. La catastrophe a marqué l’année 2025 aux États-Unis. En un an, le retour aux affaires de Donald Trump s’est traduit par une guerre éclair – mais durable – contre ceux et celles qui produisent des savoirs et expertises contredisant sa vision du monde. Suppressions de postes par milliers, de crédits, de pans entiers de la recherche, de coopérations internationales sur des enjeux vitaux tels que l’environnement, la santé ou l’aide au développement : les dégâts restent difficiles à évaluer et font encore l’objet de procès. Les recalés – 1 200 par exemple pour la seule Agence nationale de la santé (NIH) – ont reçu le même message, lapidaire : « Votre travail ne répond plus aux priorités de l’administration. » Un programme sur l’ARN messager a pour sa part perdu 500 millions de dollars de subventions fédérales.

L’épuration en cours outre-Atlantique n’est pas sans répercussions ailleurs, du fait de la puissance des États-Unis en termes de financements, moyens humains et matériels, données, formation, coopérations. Le travail de recherche et d’enseignement, la liberté académique et la liberté de pensée s’en trouvent menacés partout : l’offensive obscurantiste menée par les ennemis de la démocratie et du droit se déploie dans nombre de pays, attaquant une conception de la science et de la recherche fondée sur des faits vérifiés, des preuves, et le consensus de la communauté scientifique.

France, fragile terre d’asile  

Face à ces dangers, la communauté scientifique fait ce qu’elle peut, avec ses moyens, y compris en France, comme en a témoigné cet automne l’université d’Aix-Marseille (amU) lors d’un événement sur le thème « Science et croyance » qui a donné lieu à de multiples initiatives – expositions, spectacles, ateliers. « Dès le mois de mars, nous avons pris l’initiative d’offrir à une vingtaine de chercheuses et de chercheurs américains la possibilité de devenir des “réfugiés scientifiques” pour poursuivre leur travail ici », a ainsi détaillé le président d’amU, Éric Berton, lors d’un débat sur « la science en danger », en l’absence du ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace, Philippe Baptiste, excusé en raison de la crise au sommet de l’État. « Plus de 300 candidatures nous sont parvenues en un mois, et nous en recevons encore, mais l’amU n’a pu en retenir que 30 dans le cadre de son programme dédié, “Safe Space for Science” [15 millions d’euros, NDLR], privilégiant parfois des scientifiques menacés dans leur intégrité, en particulier ceux travaillant sur les liens entre changement climatique, santé et populations stigmatisées du fait de leur genre. »

Inquiète et solennelle, l’assistance a rappelé que les remises en cause de la démarche scientifique et les menaces sur le travail intellectuel sont nombreuses dans l’histoire, mais que, désormais, l’esprit critique devrait batailler plus que jamais contre les opinions, la désinformation et autres complotismes et populismes, dont la puissance médiatique, économique et politique s’avère ravageuse. « Malgré des budgets qui se réduisent d’année en année, nous avons le devoir civique de transmettre nos connaissances et de faire en sorte que les jeunes poursuivent dans ce sens », a insisté Sophie Chauvet, vice présidente d’amU, déplorant le manque de culture scientifique et de vision à long terme des responsables politiques, qui se traduit par l’affaiblissement et le démantèlement progressif de la recherche publique française. 

Sortir des labos pour rencontrer les citoyennes et citoyens

Nombreux à participer à l’événement, les étudiants et étudiantes ont été incités à ne pas se décourager de faire de la recherche, car sans elle, la France ne pourra pas se maintenir parmi les nations économiquement fortes, s’appuyant sur des citoyens et citoyennes avisés et soucieux de démocratie.

La solidarité, l’action, la résistance restent possibles même si, dans cet épisode, l’effort français s’avère modeste, quoi que prétende le ministre sur l’attractivité de la France. Les scientifiques intervenant dans les échanges ont en tout cas affirmé leur volonté de sortir de leur labos pour se confronter à l’opinion publique et défendre leur travail, de plus en plus remis en cause, afin de refonder le pacte social autour de la connaissance : « Le doute, c’est notre moteur, pas celui de la défiance et de l’ignorance, a souligné l’un d’eux, mais nous ne pourrons pas convaincre avec des tweets de 140 signes. » 

La communauté scientifique devra ainsi se battre non seulement pour défendre ses moyens, mais aussi pour justifier la pertinence de son travail et assurer la pérennité de ses financements. D’autant plus dans certains domaines liés aux sciences humaines, remis en cause car jugés inutiles en termes d’innovation technologique ou d’exploitation commerciale, voire « woke »…

Concentrer les moyens sur un champ restreint, la fausse bonne idée

Reconnaissant, à l’instar de l’ensemble de la communauté scientifique, le manque de moyens et les risques de déclin pesant sur la recherche française, le PDG du CNRS Antoine Petit, également présent à Marseille, s’est montré plus fataliste qu’alarmiste, estimant que les politiques étaient légitimes pour orienter les choix stratégiques de recherche, alors même que ces arbitrages témoignent d’un déni des avis scientifiques : sur les pesticides, les polluants éternels, la protection de l’environnement en général… Pour Antoine Petit, il reste possible de maintenir une forme d’excellence et de compétitivité en concentrant les moyens sur certains domaines, comme il a tenté de le faire au CNRS l’an dernier avec son projet de « Key Labs », avorté pour cause d’opposition des personnels. La menace pesant alors sur certains domaines de recherche aurait alors pu se concrétiser, et cela reste le cas pour une quarantaine d’entre eux.

Le gouvernement pourrait s’en laver les mains dès lors que cela engendre des économies… Début janvier, la recherche et l’université faisaient encore partie des points de blocage des discussions menées par le Premier ministre pour aboutir à un accord sur le budget. Il n’y aura sans doute pas de miracle : la recherche et l’enseignement supérieur publics aussi sont promis à une « super-austérité », comme le dénonçait dès la fin 2025 le SNTRS-CGT au vu du projet de loi initial. Pour rappel, en 2025, le budget de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ne représentait que 0,74 % du PIB, du jamais-vu depuis 1980, alors qu’en 2010 la France s’était engagée à le porter à 1 % du PIB, en plus des 2 % de PIB d’investissements privés. L’objectif des 3 % au total n’a jamais été approché, la France stagnant autour des 2,2 % depuis 1996, alors que les autres pays ambitieux en la matière ont fortement augmenté leurs financements.

Le Sénat tenté par l’explosion des frais d’inscription à l’université

Cette année, le budget – et les subventions pour charge de service public (dotations aux universités) – ne devrait pas être augmenté suffisamment pour couvrir l’inflation et la revalorisation des points d’indice salariaux, et encore moins les nouvelles dépenses auxquelles doivent faire face les établissements, en particulier la nouvelle protection sociale complémentaire (PSC) en santé dont bénéficieront les agents de la fonction publique au 1er mai 2026, et les comptes d’affectation spéciale pour les salaires et les pensions.

Près de 80 % des universités ont ainsi voté des budgets en déficit et envisagent, outre le recours à leurs fonds propres, de nouvelles économies sur le recrutement, voire une hausse vertigineuse des droits d’inscription. Lors d’un débat, fin décembre, le Sénat s’est concentré sur cette seule piste, proposant de les porter à 2 850 euros (au lieu de 178) en licence et à 3 870 euros (au lieu de 254) en master, à l’exemple de Paris-I cette année vis-à-vis des étudiantes et étudiants étrangers !

Des Assises à l’écoute des besoins ?

Le CNRS a, quant à lui, adopté un budget prévoyant 239 millions d’euros de déficit en 2026, et devra puiser dans ses fonds si, comme ses dirigeantes et dirigeants l’assurent, l’activité scientifique n’est pas affectée. Lors du conseil d’administration du 12 décembre 2025, l’intersyndicale SNCS-FSU, CFDT-Recherche, SNTRS-CGT, SNPTES-Unsa a voté contre ce budget, déplorant que depuis « deux années consécutives […] l’État fragilise son principal organisme de recherche en s’affranchissant de ses engagements et en n’abondant pas le budget du CNRS, de façon à ce que celui-ci puisse faire face à ses obligations assignées par l’État lui-même ». Estimant que le gouvernement a ponctionné 450 millions d’euros dans le budget du CNRS, elle demande la restitution de ces dotations manquantes. 

Dans ce contexte, l’amU non plus ne se montre pas exemplaire, comme le dénoncent la Ferc-Sup-CGT et l’UFSE-CGT. En effet, « le gouvernement a décidé de s’asseoir sur l’accord signé le 8 avril 2024 » en reniant son engagement à financer en 2026 la part employeur de la Protection sociale complémentaire pour les établissements d’enseignement supérieur et de recherche, faisant sur leur dos une économie estimée à plusieurs dizaines de millions d’euros. L’amU a donc décidé de reporter sa mise en place à fin décembre, au lieu du 1er mai 2026 comme prévu par l’accord, sauf si le gouvernement tient finalement ses engagements. Le risque est que nombre d’agents soient privés de cette PSC à partir de mai… 

Au niveau national, les syndicats (Ferc-CGT, Unsa-Éducation, CFDT, FSU, Snalc) dénoncent le manquement volontaire de l’État mais, pour l’heure, le contentieux persiste. Espérons que, parmi les nombreux sujets qui fâchent, il ne soit pas éludé lors des Assises sur le financement de l’enseignement supérieur qui doivent s’ouvrir ce mois de janvier.

Valérie Géraud

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