« Le syndicalisme, l’extrême droite et la démocratie », c’est le sous-titre choisi par Jean-Christophe Le Duigou pour le livre qui retrace son parcours de militant et de dirigeant confédéral de la CGT. Conçu à la fois comme une autobiographie et un essai, « Une longue histoire », la sienne s’imbrique dans l’histoire sociale et dans celle de la CGT : résumés en 228 pages, ce sont soixante années d’engagements, consacrés à la conquête de nouveaux droits et motivés par la nécessité de faire de la CGT une force de proposition en faveur du progrès social.
« Je le fais à la demande de militants, et parce que j’ai à cœur de montrer que la lutte syndicale et les mobilisations collectives n’ont jamais été vaines », expliquait-il devant une assemblée réunie par l’IHS-CGT fin janvier. Elles restent un recours indispensable dans la période particulièrement alarmante que nous vivons, face aux attaques contre les droits sociaux et la démocratie. » Il ne s’agit pas pour Jean-Christophe Le Duigou de « prétendre que c’était mieux avant, complète un de ses compagnons de route, Bernard Thibault, qui a préfacé l’ouvrage, mais de tirer les enseignements de certaines luttes passées, d’ouvrir des réflexions à partir des circonstances qui ont permis au syndicalisme d’avoir des occasions inédites de peser. L’objectif reste qu’à l’avenir, ceux et celles qui produisent réellement les richesses disposent des meilleurs outils pour œuvrer à améliorer leur sort et à construire une société plus égalitaire ».
Un outil concret pour défendre le collectif contre l’individualisme
Si l’économiste revient sur son riche vécu militant, c’est bien pour témoigner que le syndicalisme n’a surtout pas à se fixer de limites, ni à rester sur la défensive ou à se cantonner aux revendications immédiates : « Il est légitime comme force de proposition, pour impulser des choix de politiques sociales et économiques, pour se prononcer sur toutes les orientations qui engagent l’avenir de la société, aujourd’hui encore concernant l’IA ou le changement climatique. » À chaque mandat syndical auquel il a accédé – à la fédération des Finances, au bureau confédéral (1999-2009), au Conseil économique, social et environnemental (1982-2003), accompagnant l’entrée de la CGT à la Confédération européenne des syndicats, dialoguant avec le Conseil d’orientation des retraites ou encore, depuis 2013, au sein du Conseil d’État, Jean-Christophe Le Duigou a toujours veillé à décortiquer les faits, aussi complexes soient-ils, à encourager les groupes de travail syndicaux et les collectifs de salarié·es à produire leurs propres analyses et contre-propositions, quitte à parfois se tromper ou à ne pas être compris.
Champs d’action incontournables, le travail, la solidarité, le pouvoir
« J’ai découvert assez vite les potentialités de la démarche revendicative, des batailles concrètes qui rendent des victoires possibles, à portée de lutte, contrairement à l’avènement du Grand Soir. Mon engagement syndical a pris le dessus sur mon activité politique au Parti communiste. » Issu de l’administration fiscale, le syndicaliste a mis son expertise au service du collectif : « Nous n’avons cessé de faire des propositions pour une politique fiscale plus juste, plus protectrice contre les fractures sociales. Les mesures possibles sont toujours d’actualité aujourd’hui, mais évincées. Nous avons connu une époque, en particulier avec la gauche au pouvoir, où le dialogue social était reconnu comme central pour l’intérêt général. Les syndicalistes étaient respectés, consultés et parfois écoutés, et nous ne nous sommes pas privés de nous exprimer sur les choix de politique économique ou industrielle, les services publics, la protection sociale et les retraites, les politiques salariales, toujours avec le souci de connaître nos dossiers et d’être pris au sérieux. Le syndicalisme aussi est politique, et ce champ d’action ne peut être laissé aux seuls responsables politiques. »
Ne pas laisser le politique aux seules mains des politiques !
Jean-Christophe Le Duigou, qui a publié de nombreux ouvrages, insiste sur le fait que si le syndicalisme veut compter à l’avenir, il doit être créatif et en capacité d’avancer des propositions alternatives. Les militants ne peuvent pas se laisser déposséder des informations qui les concernent, dans l’entreprise et au delà, et doivent s’outiller pour maîtriser les connaissances en matière économique ou juridique, incontournables pour contredire des « experts » ès libéralisme sans aucun égard pour les questions sociales ou environnementales. Rappelant que « l’économie n’est pas une discipline scientifique », qu’on peut lui faire dire tout et son contraire en fonction de ses choix idéologiques, il estime que le syndicalisme peut se donner les moyens d’agir sur trois champs stratégiques : le travail et ses évolutions (le repenser, en faire un facteur de progrès social, accroître les droits d’intervention des travailleuses et travailleurs), les solidarités (préserver les droits collectifs en toute circonstance) et le pouvoir (s’imposer comme acteur social reconnu).
Pas facile dans un contexte de précarité, toutes catégories confondues, d’attaques contre les garanties collectives, face à des modèles et à des structures de production en mutation permanente, de financiarisation de l’économie, bref, face à l’instabilité politique et sociale au niveau national comme international. Instruit de son expérience au sein de l’Organisation internationale du travail (OIT), Bernard Thibault rappelle en effet que « quel que soit votre emploi, votre pays, vous dépendez de la situation internationale. Les multinationales contrôlent 50 % du commerce mondial, ce qui nous oblige aussi à être présents et actifs pour défendre une Europe solidaire et revendicative, et au plan mondial, à lutter au nom des intérêts et des revendications convergentes des travailleurs. Le syndicat doit aider à la compréhension de ces mécanismes, à rendre les enjeux plus accessibles au corps militant ».
Une citoyenneté sociale réaffirmée, levier pour disqualifier l’extrême droite
Ces incertitudes, ajoutées aux contournements multiples des « mécanismes de représentation démocratiques » – comme ce fut le cas déjà lors du référendum de 2005 sur le Traité constitutionnel européen – font le lit de l’extrême droite. « Les discours moralisateurs ne suffiront pas, insiste Jean-Christophe Le Duigou. Il faut montrer ce qu’ils font, en quoi ils prônent et votent des mesures antisociales convenant très bien au patronat. Le syndicat doit se mobiliser pour dénoncer ces impostures, y compris au risque de perdre des adhérent.es. La démocratie sociale s’est encore affaiblie avec Emmanuel Macron, qui a tout fait pour ramener les syndicats au seul espace des entreprises, avec des champs d’intervention limités aux revendications salariales, occultant que la répartition des richesses résultait de choix politiques et non d’évidences économiques. La démocratie sociale est pourtant indissociable de la démocratie politique. »
Le syndicalisme doit reprendre l’initiative pour élargir le pouvoir d’intervention des salarié·es sur les choix qui les impactent dans leur travail et dans leur vie. « On ne veut pas prendre le pouvoir, mais on veut du progrès social, et ce n’est pas l’autoritarisme politique ou le RN qui l’apporteront. On peut aussi peser sur les choix des entreprises via les politiques publiques, à condition de renouveler notre capacité à mobiliser. » Le syndicalisme du XXIe siècle, espère-t-il, sera capable de se rénover pour être à la hauteur des défis et de ses ambitions, pour imposer un nouveau contrat social garant de la démocratie.
Valérie Géraud
- Jean-Christophe Le Duigou, Une longue histoire. Le syndicalisme, l’extrême droite et la démocratie, Arcane 17, 2025, 22 pages, 20 euros.
