Jeff Bezos se marie. Que notre lectorat se rassure : Options n’est pas devenu subitement amateur de la rubrique « Carnet du jour » de certains titres de presse. Mais le fondateur d’Amazon n’est pas n’importe quel marié : multimilliardaire, c’est en privatisant un tiers de la ville de Venise qu’il a célébré l’événement, du 26 au 28 juin. À tort, on ne s’attardera pas sur le bilan carbone désastreux de ces trois jours de fête, mobilisant neuf yachts et 95 jets privés, recensés par le Corriere della Sera. Ce qui retient aujourd’hui l’attention, ce sont les vagues de protestation que provoque ce mariage sur la lagune. Sur son compte Instagram, un post du Monde s’ouvre sur une banderole déployée par Greenpeace : « Si vous pouvez louer Venise pour votre mariage, vous pouvez payer plus d’impôts. »
L’épouvantail de l’exil fiscal
L’actualité, en effet, nous offre de beaux télescopages. Au moment où Jeff Bezos peaufinait les préparatifs de son événement privé, le Sénat rejetait le principe de la taxe dite « Zucman » – un impôt plancher sur la fortune de 2 % – adopté quelques mois plus tôt par l’Assemblée nationale. À peine 1 800 contribuables étaient concernés, détenteurs de 100 millions d’euros de patrimoine immobilier, professionnel et financier. Un « scandale démocratique », s’insurge Maud Vergnol dans L’Humanité : « Le refrain est toujours le même, rabâché sur tous les tons de la novlangue macronienne : le “signal négatif aux investisseurs étrangers” et la menace de “l’exil fiscal des foyers ciblés”. Cet épouvantail asséné depuis des décennies comme un argument d’autorité ne s’appuie pourtant sur aucune réalité. »
Le Sénat étant à droite, le rejet était écrit et personne ne se hasarde à s’en étonner. Mais dans L’Opinion, Nicolas Beytout fulmine quand même contre « une folie fiscale » : « L’idée de confisquer tous les ans au minimum 2 % du patrimoine des Français les plus riches continue à faire fantasmer ceux qui portent l’égalitarisme en bandoulière. Peu importe que cette taxe soit la garantie d’un exil de nombreux milliardaires à l’étranger. Peu importe qu’elle soit plus violente que ne l’a jamais été l’Isf, qui a pourtant détruit ou atrophié une partie de la richesse produite en France. »
Le statu quo n’est pas tenable
Ce qu’omet le fondateur de L’Opinion ? Que les revenus des plus riches sont aujourd’hui deux fois moins imposés que ceux de l’ensemble des Français. L’information est documentée dans un éditorial du Monde titré « L’équité fiscale passe par la taxation des ultrariches ». Le quotidien argumente : « Au moment où le désendettement de la France s’impose à tous et requiert l’effort de chacun, le débat doit se poursuivre en évitant les anathèmes à gauche et à droite. Laisser entendre qu’un impôt sur les milliardaires résoudra, à lui seul, le problème des finances publiques relève de la fable, mais défendre le statu quo au motif que les plus riches n’ont pas de frontières est délétère pour le fragile contrat fiscal qui lie encore les Français. »
Mais taxer davantage les plus riches ne passe toujours pas. Pourquoi ? En raison des résistances patronales, explique Paolo Philippe sur le site Franceinfo.fr : « Le Medef et les grands patrons restent vent debout contre une hausse de la fiscalité […]. Ils estiment que la compétitivité en prendrait un coup. » Une « bêtise » estime Patrick Pouyanné, patron de TotalEnergies, qui balaie le principe d’un revers de main.
Des vignes Moët & Chandon aux États-Unis ?
Même rejetée, la taxe Zucman, qui reposerait sur des calculs biaisés, affirme Le Figaro, aura eu au moins le mérite de poser sérieusement le débat. Alternatives économiques s’en félicite en publiant un dossier complet sur la fiscalité des plus riches. Dont un entretien avec Gabriel Zucman et un article décryptant « les cinq arguments contre la taxation des ultrariches qui ne tiennent pas la route ». Parmi eux : le caractère inéluctable de l’exil fiscal : « Les économistes commencent à estimer la part des très riches contribuables qui ont tendance à fuir après une décision de fiscalisation accrue. Les études sont encore peu nombreuses, mais convergent vers la même réponse : très peu », écrit ainsi Christian Chavagneux. Qui fait mine de s’interroger : « Bernard Arnault va-t-il arracher les vignes françaises qui permettent la production de Moët & Chandon pour les replanter aux États-Unis ? Délocaliser les boutiques Vuitton à New York ? La famille Mulliez va-t-elle fermer tous les Auchan et Decathlon de France ? »
Alors que François Bayrou s’apprête à livrer son projet de budget 2026, le site Reporterre se saisit également de la question, en mettant en ligne un entretien avec Quentin Parrinello, directeur des politiques publiques à l’Observatoire européen de la fiscalité. Ce dernier élargit le débat dans une perspective mondiale : « Les cinq dernières années, de nombreux mouvements sociaux ont eu comme étincelle des réformes fiscales qui visaient les classes moyennes et les classes populaires : les gilets jaunes en France, le mouvement au Liban contre la taxe sur les télécommunications, au Chili contre une taxe sur les transports en commun, en Équateur contre une taxe sur l’essence, au Kazakhstan, en Belgique… Le temps où l’on pouvait baisser les impôts des plus riches et des multinationales et le répercuter en augmentant les impôts sur les classes moyennes et les classes populaires est passé. » Retour à Venise. Dans la lagune, rapporte Libération, les militants locaux se préparaient, sans attendre, à gâcher la noce.