Meurtres d’après-guerre

Rescapé des tranchées, opiomane au cœur brisé, l’inspecteur Varenne enquête sur un tueur en série dont la signature évoque le milieu des gueules cassées. L’année 1925 est poisseuse dans ce récit taillé au cordeau par Michaëla Watteaux.

Publié le : 12 · 09 · 2025

Mis à jour le : 13 · 10 · 2025

Temps de lecture : 5 min

Options - Le journal de l’Ugict-CGT

Le shell shock. En français : l’obusite. Un stress post-traumatique, diagnostiqué chez des combattants de la Première Guerre mondiale, suite à l’onde de choc d’un obus ou d’une mine. Les plus chanceux se sont retrouvés sourds, muets ou aveugles. Quand ils n’arboraient pas, décrochée sur le champ d’horreur, la monstruosité de leur gueule cassée. Les autres, prostrés en position fœtale, ne respiraient plus que pour pleurer. Des larmes sèches. Parmi ces corps et âmes irrémédiablement brisés, il y a le soldat… Antoinette. Mort·e une première fois, en septembre 1917, dans un fort du Jura. Mais dans la boucherie de la Der des Der, on peut parfois ressusciter… 

Jeune, journaliste, progressiste et féministe, Jeanne Duluc cumule décidément bien des défauts. En 1925, le patriarcat, bouffi de sa suffisance, ne badine pas avec ces choses-là. Pour tant de péchés rédhibitoires (« Ce n’est pas en jouant les suffragettes ou les lesbiennes qu’elles repeupleront la France »), on lui tranchera sa gorge d’insoumise… 

Les bras en croix dans la fontaine des Innocents

Quel lien, à une décennie d’intervalle, entre le miracle transgenre d’Antoinette et le meurtre de Jeanne, l’effrontée scandaleuse ? Et si la réponse se trouvait au central téléphonique Gutenberg, où l’on se met soudain à décimer des demoiselles du téléphone (ces « ombrageuses prêtresses de l’invisible », comme les dénommait joliment Proust) ? Ou bien du côté du Tueur des Halles, qui s’évertue à mettre en scène ses meurtres en série en déposant ses victimes, des jeunes femmes retrouvées énucléés, les bras en croix, dans la fontaine des Innocents ? Et pourquoi ces masques sur leur visage ravagé, àidentiques à ceux que portaient des gueules cassées pour estomper leur honte faciale ?

Michaëla Watteaux est issue du prestigieux Institut des hautes études cinématographiques, devenu en 1986 la Femis. Nombre de documentaires et de fictions télévisuelles remarqués jalonnent sa carrière audiovisuelle. Ces dernières années, elle a troqué sa caméra pour un stylo. Shell shock est sa première incursion dans le polar historique. Elle y restitue l’effervescence de l’Entre-deux-guerres, l’appétit de (re)vivre dans une société en mutation, qui allait pourtant de nouveau tomber dans le gouffre.

« La moitié du 36 prend de la coco »

Paul Varenne nous guide dans ce tumulte. On s’attache à ce personnage bonhomme et buté à la fois, à ses failles terriblement nôtres. Combien d’anonymes, à son image, furent arrachés à leur vie simple, avec pour seul horizon la boue des tranchées ? Lui, instituteur en Mayenne, est rescapé de la faucheuse au prix d’une dépendance à la drogue. Cocaïne ou opium, c’est selon les jours et l’humeur. L’âme cassée, à défaut de la gueule… Et alors, rétorque-t-il, « la moitié du 36 prend de la coco, l’autre se soûle au vin rouge »… Le 36, c’est le mythique Quai des Orfèvres, siège de la police judiciaire… Varenne est devenu flic sur un coup de tête. Mais ne l’a-t-il pas perdu dans la fureur des bombes ?

Sept ans que cela dure. Naïveté de survivant miraculé, il pensait disposer, avec son insigne de condé, de l’atout maître pour retrouver Marguerite, son amour éperdu, que la mobilisation lui a arraché. Au fil des assauts, les lettres de sa bien-aimée sont devenues moins longues, plus rares. Puis, brutalement, ce fut le silence. Sept années d’une quête dérisoire, les soirs passés, dans son deux-pièces exigu – dont un mur tapissé des œuvres de Balzac, Hugo, Stendhal et Zola, séquelle de son passé d’enseignant – à tenter de se rappeler le parfum de Marguerite, ses yeux rieurs… Sept années, surtout, « à renifler l’odeur des vices, des crimes, des manies de toute la fermentation des passions humaines ». L’affaire des demoiselles du téléphone et du Tueur des Halles est-elle celle de trop ?

Balbutiements de la psychiatrie

Michaëla Watteaux compose une symphonie macabre, ludique et foisonnante. Ludique, grâce à son art consommé du scénario et du dialogue – techniques qu’elle enseigne parallèlement à ses activités de créatrice. Avec une bourrasque pétillante prénommée Mathilde, psy et amie de cœur de Jeanne, qui redonne des couleurs au spleen de Varenne et galvanise l’intrigue. 

Foisonnante, car son récit brasse une multitude de thèmes. On découvre, avec effarement, les tortures – le mot n’est pas trop fort – infligées aux anciens poilus traumatisés de guerre, afin de détecter les simulateurs, les traîtres à la patrie et pour… le progrès de la science ! Les ravages de la Grande Guerre, les balbutiements de la psychiatrie, la condition des homosexuels, la montée de l’extrême droite, la lutte des femmes pour une reconnaissance sociale et salariale (« Elles veulent tout, inspecteur : l’argent, l’indépendance et notre respect ! Faut pas exagérer, qu’elles rentrent à la maison et filent doux ! ») sont autant de composantes qui s’invitent dans les méandres du roman.

Et comme, à cette époque, Paris est une fête, les personnages de fiction, en un dédale narratif parfait, croisent des figures réelles de la vie artistique et culturelle : Robert Desnos, André Breton, Man Ray, Kiki de Montparnasse, Sidney Bechet, Jean Cocteau et tant d’autres. Ainsi ce fêtard invétéré, amant de Joséphine Baker, journaliste reconnu et écrivain en devenir, qui apostrophe Varenne : « Je songe à écrire sur un commissaire de police, tu en serais un peu le modèle. Oh, rassure-toi, ce serait un homme ordinaire, plus vieux que toi, lourd, massif, mais un bon flic […] qui passerait son temps à observer le monde devant des demis […], un peu comme toi, hors la coke, bien entendu ». Il se nomme Georges Simenon…

  • Michaëla Watteaux, Shell shock, Black Lab, 2025, 347 pages, 21,90 €.
Serge Breton

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