2026, relaie Courrier international sera l’année du blanc, plutôt doux et cassé, symbole de « la sérénité, la tranquillité » comme une « page blanche propice à un nouveau départ ». Pas pour le Groenland, île arctique couverte de glace (quatre fois la superficie de la France), officiellement devenue, en 1979, un territoire autonome sous souveraineté du Danemark, membre de l’Otan. Mais riche en ressources et doté de gisements importants en terres rares, il est désormais ouvertement convoité par Donald Trump, possiblement par la force. Dans les vingt jours, il devait « s’en occuper », a-t-il menacé, au lendemain de l’agression américaine au Venezuela. Le 19 janvier, la couverture du New Yorker caricature le président américain avalant goulûment, presque cul sec, un baril de pétrole.
Visiblement, sa soif n’est toujours pas étanchée. Au fil des jours, Libération s’alarme. « Trump le prédateur », titre un billet signé Serge July. Sur son compte Instagram, le quotidien insiste sur l’une des options publicisées par l’administration américaine pour s’emparer du territoire : le rachat. Mais peut-on encore, au XXIe siècle, envisager qu’un territoire et sa population fassent l’objet d’une transaction entre États ? Dans une tribune, Eric Carpano, professeur de droit public, envisage la question : « Il est vrai que l’histoire américaine est jalonnée d’achats territoriaux. La Louisiane en 1803, l’Alaska en 1867, les îles Vierges danoises en 1917 ou encore l’achat dit “de Gadsden” au Mexique en 1853, ont contribué à façonner les États-Unis. Mais ces précédents appartiennent à un autre monde juridique, ajoute-t-il. À l’époque, le droit international ne connaissait ni l’interdiction du recours à la force ni le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce monde a pris fin en 1945 ».
Objectif : le contrôle de « l’hémisphère occidental »
Les peuples ainsi ne sont pas des objets de cession ne peuvent servir de monnaie d’échange. Plusieurs titres rappellent que le Groenland, peuplé de 57 000 habitants, veut décider seul de son avenir. En janvier 2025, 85 % des Groenlandais s’étaient dits opposés à une future appartenance aux États-Unis, selon un sondage publié dans le quotidien groenlandais Sermitsiaq. Seuls 6 % y étaient favorables. Mais Donald Trump poursuit une implacable stratégie, que de nombreux éditorialistes s’attachent à décrypter. Dans Le Monde Sylvie Kauffman écrit : « On notera que, dans la stratégie de sécurité nationale élaborée par l’administration Trump, les “réseaux d’alliances et alliés” des États-Unis figurent dans la rubrique “moyens à disposition de l’Amérique pour obtenir ce que nous voulons”. C’est assez clair : les alliés sont là pour servir les intérêts de la puissance dominante, les États-Unis ».
Dans The conversation l’universitaire Cécile Pelaudeix précise : « En réalité, l’administration Trump est moins concernée par les questions de sécurité (même s’il s’agit de son argument officiel) que par un expansionnisme réactivant la doctrine Monroe qui revendique un contrôle américain exclusif de « l’hémisphère occidental ». Tout en la dépassant : désormais, il faut parler non de doctrine Monroe, du nom du cinquième président des États-Unis (1817-1825), mais de doctrine Donroe (D comme Donald), un mot-valise qui apparaît une première fois en une du journal conservateur américain le New York Post, le 8 janvier 2025, alors que les ambitions de Donald Trump sur le Groenland faisaient déjà les gros titres.
Une doctrine de prédation économique
Mais comment la caractériser ? Plusieurs médias font l’exercice, dont TV5 Monde qui explique : c’est d’abord une domination hémisphérique incontestée : « La doctrine affirme que la suprématie des États-Unis sur l’ensemble des Amériques ne doit plus jamais être remise en question. Elle traite l’hémisphère occidental comme une extension du territoire national américain ». C’est aussi une stratégie d’expulsion des rivaux étrangers et un mercantilisme tourné vers les ressources : « La doctrine “Donroe” est ouvertement axée sur la prédation économique et le contrôle des ressources stratégiques. L’accès aux réserves pétrolières et aux minéraux critiques est une priorité absolue. Les velléités d’annexion du Groenland et la reprise du contrôle total sur le canal de Panama sont justifiées. »
Romaric Godin y voit le produit d’un changement de monde. Le journaliste de Mediapart écrit : le néolibéralisme a, selon Trump, affaibli les États-Unis. Il faut donc changer de stratégie en se concentrant sur les intérêts directs de son capital national, plutôt que sur l’ouverture globale des marchés et l’extension de la « démocratie ». Un éditorial de Fabien Gay dans L’Humanité fustige l’appétit des impérialismes : « Le milliardaire renoue simplement avec l’interventionnisme de Washington, qui conçoit le continent américain comme son pré carré. Le Venezuela aujourd’hui et probablement le Groenland et Cuba demain. Il s’agit de bouter hors du continent toute influence chinoise, d’évincer les forces progressistes qui lui résistent pour imposer des leaders à sa botte. La maîtrise du minerai et des ressources énergétiques est une autre nécessité pour assurer le développement et la domination des firmes de la tech. Le XXIe siècle est celui de l’affrontement des grandes puissances pour les ressources énergétiques ».
Faire profil bas : l’échec d’une stratégie
Après la capture de Nicolas Maduro, de nombreux titres interpellent simultanément les autorités européennes, en espérant une réaction à la hauteur de la violation du droit international. Et appellent à l’action. Ainsi Alexandra Schwartzbrod, dans Libération : « Tout cela est d’une telle brutalité que les Européens commencent enfin à comprendre que la stratégie de la brosse à reluire n’est pas forcément la meilleure. Ont-ils une alternative ? Tout est toujours possible, le pire, mais aussi le meilleur. L’Europe a certes un besoin désespéré des États-Unis pour sauver l’Ukraine des griffes de Vladimir Poutine. Elle reste dépendante des Américains dans des domaines clés (défense, finance, numérique…). Ses dirigeants pèsent peu politiquement. Mais elle reste une puissance commerciale, économique et nucléaire majeure. Il est temps qu’elle en prenne la mesure et la stature. Et qu’elle agisse en conséquence ». L’éditorial du Monde abonde avec gravité : « Le bilan d’un an de courbettes toujours plus humiliantes plaide désormais pour une plus grande fermeté, le seul langage que comprend Donald Trump. Les Européens doivent s’appuyer sur les alliés qu’ils comptent toujours au Congrès des États-Unis et sur une opinion publique américaine très majoritairement attachée à la relation transatlantique pour restaurer un peu de bon sens. Il y va de l’intérêt de tous ».
La vente du Groenland : une folle aventure… dystopique ?
La fiction est là pour nous le rappeler. Dans la Story des Échos éditée en podcast et en enregistrée en décembre 2025, Pierrick Fay reçoit l’auteur de polars Mo Malø, auteur de « Groenland, le pays qui n’était pas à vendre » (Éditions de la Martinière, octobre 2025), un thriller qui s’ouvre sur un Groenland indépendant que le Premier ministre fictif met aux enchères, convoité par la Russie, la Chine, les États-Unis et le Danemark. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore la série des enquêtes de Qaanaaq Adriensen, l’ancien commandant de la police criminelle danoise d’origine inuite, le prologue de Summit (2022) campe ainsi le paysage groenlandais, dans l’inlandsis, vaste étendue de glace pouvant atteindre plusieurs milliers de mètres d’épaisseur. « Il n’y a plus ni nord, ni sud, ni est, ni ouest (…). Où que l’homme pose son regard, ne subsiste qu’un aplat informe et sans cap (…) ». Cet aplat est d’un blanc tout à fait particulier : il est bleuté par la nuit polaire.
