Revue de presse – Qui veut la peau des diplômes ?

À l’ère de l’intelligence artificielle, l’alliance inédite entre puissances technologiques et discours populistes fragilise l’enseignement supérieur et remet en cause la valeur même des diplômes. La presse s’interroge : s’agit-il de préparer utilement l’avenir… ou de précipiter des reculs collectifs?

Publié le : 13 · 02 · 2026

Temps de lecture : 5 min

Pessin

« Les diplômes d’aujourd’hui sont-ils fichus ? » C’est avec ce titre provocateur que l’hebdomadaire libéral britannique The Economist met en lumière un débat qui, progressivement, s’installe solidement : l’inutilité des diplômes universitaires, singulièrement à l’ère de l’IA. Outre-Atlantique, le New York Post n’hésite pas à parler d’une « crise de confiance » en relayant un  sondage réalisé auprès de professeur·es d’universités américaines, selon lequel 90 % jugent que l’IA affaiblit la pensée critique des étudiantes et étudiants, et menace la crédibilité des diplômes. En octobre 2025, le New York times se saisissait également du débat, après que le Wyoming a décidé de lancer une campagne pour encourager les inscriptions dans l’enseignement supérieur. En s’interrogeant : « Les universités sont confrontées à une remise en question : un diplôme est-il vraiment nécessaire ? »

Plus de charpentiers, moins de diplômés en sciences politiques ?

Ce n’est pas une surprise d’apprendre que les premières attaques ont été portées par les dirigeants américains de la tech, dont le premier d’entre eux : Elon Musk. Dans un article sur « la curieuse cabale de la Silicon Valley contre les études supérieures », le correspondant du Monde basé à San Francisco, Arnaud Leparmentier, relate des propos tenus il y a peu par le patron de Space X : « Nous avons besoin d’électriciens, de plombiers et de charpentiers, ce qui est bien plus important que d’avoir toujours plus d’étudiants en sciences politiques, déclarait en 2024 M. Musk, dans un pays en peine de trouver les électriciens indispensables à la construction de centres de données ou d’usines de microprocesseurs. »

Les raisons de cette « cabale » sont multiples. Elles sont d’abord économiques, alimentées par un double phénomène : des études devenues financièrement insoutenables pour beaucoup et prétendument déconnectées des besoins du marché du travail. Le Figaro relaie ainsi une enquête de la Federal Reserve Bank de New York révélant que « les “graduates” de 22 à 27 ans, titulaires au minimum d’un bachelor, d’un master, voire d’un doctorat, ont subi un taux de chômage de 5,8  % au premier trimestre 2025, bien supérieur à celui de la population américaine dans son ensemble (4  %) ». 

Liberté académique : le risque d’un « maccarthysme 2.0 »

Elles sont aussi politiques et idéologiques, mettent en évidence plusieurs médias pour qui l’IA n’est qu’un prétexte : « La critique, note Arnaud Leparmentier, s’inscrit dans le combat contre les sciences humaines, en faveur des métiers plus manuels, mené par l’administration Trump ». 

Citée par Anna Musso dans L’Humanité, Stéphanie Balme, directrice du Centre de recherches internationales (Ceri) à Sciences Po Paris, autrice d’un rapport intitulé « Défendre et promouvoir la liberté académique : un enjeu mondial, une urgence pour la France et l’Europe », n’hésite pas à évoquer un « maccarthysme 2.0 ». Ce dernier « s’installe aux États-Unis et menace la France. Désormais les pouvoirs politiques considèrent qu’il n’y aurait plus de primauté à accorder aux études scientifiques quand il s’agit de traiter des grands sujets sensibles de société comme le climat, l’agroalimentaire, la santé, les vaccins, l’immigration ». 

Sur fond d’accusations de « wokisme »

Ce n’est que récemment que l’offensive a franchi l’Atlantique. Elle s’est illustrée il y a quelques mois avec la publication de Ne faites plus d’études (Buchet-Chastel, 2025) un essai de Laurent Alexandre et Olivier Babeau, ce dernier ayant été cité par L’Opinion parmi « les hommes lucides de l’année ». Le titre du livre est également jugé « provocateur » mais  « lucide » dans un article des Échos qui va jusqu’à anticiper un « crépuscule des élites ». 

Dans une analyse du Monde, Charlotte Bozonnet revient sur une phrase marquante du livre, dont l’un des auteurs, rappelle-t-elle utilement, est un interlocuteur régulier de Jordan Bardella : « Pendant des siècles, étudier était le meilleur investissement possible. Ce monde-là est mort. » Cette prophétie est remise en perspective dans Courrier international qui a sélectionné un article du Wall Street journal : on y apprend que « sur le reproche d’élitisme est venu récemment se greffer un autre motif de méfiance de la part des entreprises […] : les grandes universités sont désormais souvent accusées d’être “woke” ou de porter atteinte à la liberté d’expression ».

Le diplôme, une valeur toujours sûre

Il faut se tourner vers le média américain The Atlantic pour que s’opère un retour au présent… et au réel. Dans un article titré « La remise en question de l’université est un mirage », Rose Horowitch fait une mise au point factuelle : « Les Américains sont plus pessimistes que jamais s’agissant de la valeur des diplômes, mais les inscriptions continuent d’augmenter […]. Même si les Américains déclarent aux sondeurs que l’Université ne vaut pas le coup, leur comportement suggère qu’ils reconnaissent toujours la valeur d’un diplôme pour eux-mêmes et leurs enfants. Et ils ont raison de le faire. » Dans Le Monde, Charlotte Bonzonnet, qui cite Rose Horowitch, conclut : même dénigré par les rois de la tech, « en France aussi, le diplôme reste une valeur sûre et l’éducation, la priorité des familles ».

Christine Labbe

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