Don Winslow, la plume rageuse du combattant 

Le romancier avait délaissé la littérature, absorbé par sa guérilla pamphlétaire contre Donald Trump. Il revient avec un recueil de nouvelles pleines d’une lucidité féroce, qui démontrent qu’il n’a rien perdu de son mordant.

Publié le : 16 · 03 · 2026

Temps de lecture : 6 min

Un mauvais jour de 2021, Don Winslow nous a rendus orphelins de sa littérature. Après l’assaut du Capitole, l’écrivain états-unien avait décidé se consacrer pleinement à son activisme contre un Donald Trump qui ne cherchait qu’à reprendre le pouvoir. L’urgence à réagir lui apparaissait incompatible avec le tempo de l’édition. Ses mots subversifs, il a préféré les réserver aux réseaux sociaux…

Il s’est alors mué en lanceur d’alerte, déversant un flot de posts pamphlétaires immédiatement accessibles au plus grand nombre. Pour rappeler ce qu’était l’Amérique d’avant Donald Trump, pour raconter ce qu’elle serait, libérée de son emprise, pour crier ce qu’elle devrait être… Devenant ainsi, au sein du milieu artistique et culturel de son pays, un des plus farouches opposants au président républicain, avec d’autres comme Stephen King, Bruce Springsteen ou Robert de Niro. Mais il est aussi, à présent, un homme à abattre, s’attirant des insultes d’une virulence inouïe, des menaces de mort, de kidnapping et de viol (vous avez bien lu !) issues de la sphère Maga…

« Je ne me tairai pas »

Ces menaces, Don Winslow les juge « très sérieuses et crédibles ». Au point qu’il a annulé ses déplacements dans tout événement public à venir. Nous serons donc privés de sa présence au prochain festival Quais du Polar, qui se déroulera à Lyon début avril, et dont il était une des têtes d’affiche…

Pour autant, sa pugnacité reste sans faille : « Je ne me tairai pas. Je continuerai le combat, je continuerai à dire la vérité et à réaliser des vidéos politiques qui touchent des millions de personnes […] jusqu’à ce que cette administration corrompue ne soit plus au pouvoir », a-t-il récemment écrit en ligne, droit dans ses bottes.

Détective privé, guide pour safari, journaliste…

Mais qui est donc Don Winslow, boule d’énergie séditieuse qui fait trembler les tenants du Make America Great Again ?

Dans sa jeunesse, il a sillonné le Nebraska et l’Afrique. Avec des expériences diverses de détective privé, guide pour safari, journaliste, formateur d’agents de sécurité… D’un continent à l’autre, une âme de fer et de rebelle s’est forgée. Comme un exutoire, l’écriture est venue à lui au milieu des années 1990. Des histoires corrosives et impertinentes, où le poil à gratter est mixé avec la truculence et l’inventivité. On peine à trouver des scories dans sa bibliographie d’une vingtaine de titres, certains dans un registre léger, d’autres plus graves, voire très sombres. Et on y rencontre un sommet…

Une Amérique malade de ses rouages

Paru en 2005, La Griffe du chien se doit de figurer dans toute bibliothèque de polars. « Le bébé est mort dans les bras de sa mère. » Ainsi débute ce brûlot, dont l’ultime ligne est inspirée de la Bible, Psaumes 22/20… À vos bréviaires… Plus de 800 pages dans le sillage fiévreux d’Art Keller, agent fictif de l’Agence américaine de lutte antidrogue (DEA) au cœur de la guerre contre la coke, menée et perdue par les États-Unis entre 1975 et 2000… « Une vision grandiose de l’enfer et de toutes les folies qui le bordent », de l’avis de James Ellroy, un expert dès qu’il s’agit de se référer à Lucifer.

Don Winslow redonnera vie à deux reprises à Art Keller. Dans Cartel (2015), puis dans La Frontière (2019), il peaufinera son plaidoyer contre le bal des dupes. « Les États-Unis sont un narco-État… » La corruption est institutionnelle, la violence est vrillée dans les gènes de la nation et les fractures, irrémédiablement sociales, sont douloureuses… La croisade d’Art Keller amène au constat d’un mal profond. Celui d’une Amérique malade de ses rouages, d’une maladie que le trumpisme a aggravée… Et s’il fallait ne chercher nulle part ailleurs l’origine de la hargne meurtrière qui cerne le romancier?

Entre humour noir et réalisme brutal

Mais voici qu’entre deux tweets dénonciateurs, le démon de l’écriture a repris le dessus sur Don Winslow. « Un jour, j’ai simplement recommencé à écrire, et je n’ai pas pu m’arrêter… » Des nouvelles, sans doute parce cela nécessite moins de temps d’immersion que la conception d’un roman… 

Six d’entre elles viennent d’être réunies en un recueil intitulé Le Casse ultime. Six textes d’inspirations diverses, qui nous ballottent entre humour noir et réalisme brutal. Six occasions de retrouver le chroniqueur lucide et implacable d’une Amérique déchirée, l’humaniste sensible et vigilant, riche d’espoir. Six écritures tendues et précises de la part d’un conteur virtuose, qui joue avec les arpèges du genre… Comme toujours chez Winslow, décrire le mal c’est vouloir préserver le bien.

Donc, le moment de payer l’addition

Le meilleur texte (Véridique) est aussi le plus improbable. Uniquement des dialogues, aucune description, le temps d’un repas entre deux hommes. L’échange, tournant autour de truands locaux, est vif, staccato. Un ping-pong décousu à la Quentin Tarantino. Sourire aux lèvres, on apprécie la prouesse stylistique, en se disant malgré tout que là, Winslow se la joue pépère. Bon, après tout, il a le droit de se faire plaisir… Puis surviennent les dernières lignes. Donc, la fin du repas. Donc, le moment de payer l’addition. Et on se prend une claque monumentale… avec l’envie fébrile, à l’aune de la chute, de tout relire depuis le début – un grand bravo au traducteur, Jean Esch… Une nouvelle d’anthologie, la marque d’un grand écrivain.

Lire Don Winslow, c’est l’assurance de ne jamais être déçu. Et le meilleur moyen d’alimenter sa colère civique…

Serge Breton

  • De Don Winslow :
    • Le Casse ultime, HarperCollins, 2026, 384 pages, 22,50 euros.
    • La Griffe du chien (2005), disponible en poche chez HarperCollins, 827 pages, 11,25 euros.
    • Cartel (2015), disponible en poche chez HarperCollins, 864 pages, 11,25 euros.
    • La Frontière (2019), disponible en poche chez HarperCollins, 1 024 pages, 10,90 euros.
Serge Breton

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