Dernier ciel est un livre qui commence par une photo. Son auteur, Michel Marx, précise : « La photo date de 1940. Mon grand-père Emmanuel est assis à côté de sa femme Berthe. Mon père Léon est debout derrière, il porte un polo blanc, il a 14 ans. À côté de lui, deux de ses sœurs aînées, Yvonne et Brunette. Sa troisième sœur aînée, Paulette, porte sa fille Jacqueline dans ses bras. Jacqueline a un an. Aux extrémités, les maris d’Yvonne et Brunette. Le petit garçon devant est le fils de Brunette. Ils ne savent pas encore que quatre d’entre eux, ainsi qu’Ivan, le mari de Paulette qui, je suppose, les a mis en place avant d’appuyer sur le déclencheur, vont périr dans la terreur. » Pas étonnant que ce père ait « passé son temps à regarder l’absence de ceux qui n’allaient plus apparaître »…
Au même moment, d’anciens camarades de lycée contactent Micha (le surnom de Michel Marx) : retrouvailles après quarante-six années écoulées, quarante-six années de vies plus ou moins remplies de mariages, d’enfants, de boulots, parfois jusqu’à la retraite… Entre ce patchwork d’existences bariolées et étalées lors de réunions à distance et de messages WhatsApp, Micha poursuit sa quête, remue les souvenirs, épluche les archives, interroge Ginette Kolinka et Simone Weil, fait tout pour ressusciter les morts, comprendre les fantômes, dissiper le flou de l’Histoire… Oui, avec l’aide d’un de ses anciens compagnons d’école.
Des poupées russes
Ce livre est comme les poupées russes. Les retrouvailles avec les copains du lycée sont la poupée extérieure, la plus visible (ce qu’ils sont devenus) ; la poupée inférieure serait leurs jeunesses partagées (ce qu’ils étaient au temps de l’adolescence). Mais la plus petite poupée, celle qui est au centre de toutes les autres, célèbre les retrouvailles avec les personnages de la photo, ceux qui ont disparu dans la Shoah. Elle est le cœur qui bat, celle qui permet de refaire les trajets (Drancy, Auschwitz, Limoges…) délimite l’espace et le temps, apaise les terreurs.
Mais on pourrait aussi dire que la poupée extérieure est l’humour, la seconde la documentation et l’ultime une sensible érudition au service de la justesse du propos… Un livre plus politique qu’il n’y parait : « Il faut se méfier de l’ignorance, c’est le terreau des génocides. »
Se payer un pick-up Dodge Ram neuf
Difficile de comprendre le vote des États-uniens en faveur de Trump. Qui mieux que Russell Banks pour, non pas l’expliquer, mais donner à voir, ou plutôt profondément ressentir. American Spirits est une œuvre publiée à titre posthume, contenant trois nouvelles dont les personnages ont en commun une localité – la ville de Sam Dent, au nord de New York –, la casquette Maga et l’armement.
Dans la première nouvelle (« L’homme de nulle part »), Doug Lafleur a hérité de son père des bois dans lesquelles il pratique la chasse. Afin d’éloigner tout tracas financier de lui et de sa famille, mais aussi se payer un pick-up Dodge Ram neuf, Doug a vendu ces terrains à un voisin tendance paramilitaire, Yuri Zingerman, possesseur, lui, d’un « SUV GMC Denali noir aux vitres teintées, aussi long qu’un immeuble, peut-être blindé ». L’acheteur s’est engagé à laisser Doug chasser dans les bois… Sauf qu’après y avoir installé un champ de tir, Yuri Zingerman interdit définitivement toute chasse, même celle aux cerfs. Alors Doug confesse : « Je suis en rogne… C’est pour ça que j’aime Trump… Trump est en rogne, lui aussi. Tous les autres mecs, Obama, les Clinton et les Bush, ils veulent juste qu’on se débrouille pour qu’on les suive. Trump, lui, il a une putain de rogne. » Et qui dit chasse dit armes…
Des voisines lesbiennes, véganes et antiracistes
La seconde nouvelle s’ouvre sur l’acquisition, par les époux Odell, d’une maison en périphérie de Sam Dent. Tous deux ont voté « pour Donald Trump tout en professant des réserves sur ce qu’ils appelaient son style personnel ». Ils découvrent leurs voisines, Judith et Claire, lesbiennes et mariées. Et véganes. Mais la chose qui « frappait la plupart des gens, c’est qu’elles aient adopté quatre enfants noirs du Texas dont la mère, toxicomane accro au crack, était maintenant en prison. À Sam Dent, la race en tant que catégorie sociale signifiante l’emportait à la fois sur le lesbianisme et sur le mariage entre personnes du même sexe ». Dans ce coin, les seuls Noirs que l’on rencontre sont dans des centres pénitentiaires… La nouvelle se termine au fond d’un ravin…
La troisième nouvelle (« Kidnappés »), présente les grands-parents du jeune Steve. Ce sont eux, les kidnappés : le jeune Steve est en possession d’une mallette remplie de crack, qu’il jette au fond d’un certain ravin…
Russel Banks connaissait ces gens, il les côtoyait. Ce grand écrivain, révélateur social, nous manque : il était le seul à nous conter si intimement les déchirures d’une société. Quid du rêve américain ? Voici une réponse : « Rendez sa grandeur à l’Amérique. Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? »
Hébergements ateliers pour personnes inlogées
On apprend beaucoup de choses dans Peuple de verre, de la Québecoise Catherine Leroux. Notamment ce que sont les Happi : hébergements ateliers pour personnes inlogées. Les « inlogés » sont nos sans-abris, qui s’entassent d’abord dans des campements ; au fur et à mesure du démantèlement de ces camps, se multiplient les Happi.
Sidonie est une brillante journaliste, ses articles sur les sans-abri ont fait fureur, elle est une vedette… Mais des bouleversements dans sa vie intime lui font perdre son logement, devenir elle-même une inlogée. Elle est « accueillie » dans un Happi. Bien sûr, toute personne « hébergée » (de force) dans ces espaces doit être « utile », donc travailler. « Être sans logis signifie ne plus avoir de mur, de voile sur soi, sur ses laideurs, ses abandons ou ses désirs, sur toutes les choses que l’on voudrait chuchotées, enfouies ; cela signifie être nu. Ici ou dans la rue, on est tué par sa propre transparence, par le regard perpétuel des autres, l’incapacité de parer à cette exposition totale. »
« Cages rudimentaires, pas plus hautes qu’un homme debout »
Les Happi évoquent davantage des prisons que des organisations d’entraide. « Je me suis retrouvée dans une pièce faiblement éclairée, de la taille d’un gymnase. Elle était occupée par une demi-douzaine de rangées de compartiments grillagés. Des cages. C’est ce que j’ai vu en premier, des cages rudimentaires, pas plus hautes qu’un homme debout. Presque rien dedans, une couverture, un seau. L’odeur était forte. Une cinquantaine de personnes étaient enfermées. La plupart étaient assises sur leur couverture, certaines se sont levées en me voyant entrer. Ces gens étaient différents de ceux d’en haut. Ils ne portaient pas de survêtement, leurs cheveux étaient rasés. Beaucoup semblaient malades, physiquement, mentalement, les deux. »
Ce roman est une dystopie bien proche du réel, au final contée par Sidonie, toujours armée de son stylo. Mais ce qui est raconté est-il la réalité ? Catherine Leroux ne joue-t-elle pas avec le pacte auteur-lecteur ? Sidonie, l’irrésistible journaliste n’a-t-elle pas parfois, voire toujours, instrumentalisée le récit ? Au profit de qui ?
Peuple de verre est aussi une fiction sur la postvérité, définie par le dictionnaire Larousse comme un « concept selon lequel nous serions entrés dans une période où l’opinion personnelle, l’idéologie, l’émotion, la croyance l’emportent sur la réalité des faits »… Faut-il se méfier de l’acte d’écriture ? Un texte vif, profond, engagé, philosophique, éminemment politique…
- Michel Marx, Dernier Ciel, L’Antilope, 2026, 228 pages, 21,50 euros.
- Russell Banks, American Spirits, Actes Sud, 2026, 256 pages, 22,80 euros.
- Catherine Leroux, Peuple de Verre, Éditions de l’olivier, 2026, 336 pages, 22,50 euros
