Billy the Kid, rejeton paumé du capitalisme sauvage

Au fil d’un de ces récits historiques dont il a le secret, Éric Vuillard dépeint la conquête de l’Ouest en grande machine dévoreuse de femmes, d’hommes et de gamins en lutte pour sauver leur peau. Et où les rares espaces de liberté sont bien souvent des espaces hors la loi.

Publié le : 13 · 04 · 2026

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Qui ne connaît le nom de Billy The Kid ? On l’a vu au cinéma sous les traits de Paul Newman, de Kris Kristofferson, de Michael Youn… Son personnage a inspiré Bob Dylan, Billy Joel, Jon Bon Jovi, Kat Onoma, Bill Frisell, Georges Russell et Aaron Copland… Tout le monde sait qu’il fût un brigand. Tantôt héros, tantôt salaud, desperado iconique du western et hors-la-loi au temps où celle-ci bégayait. Mais le seul élément dont on soit sûr, à propos de Billy the Kid, est qu’il a alimenté la mythologie américaine. Ou presque sûr : « Il est probablement né le 23 novembre 1859 à Manhattan, ou peut-être à Brooklyn, où il aurait vécu dans divers taudis… Son non même n’est pas sûr. Il se serait appelé McCarty, du nom de sa mère ou de son père, puis Antrim, du nom de son beau-père ; mais Bonney est le nom sous lequel il était connu au moment de sa mort. Il n’a pas davantage de prénom, il peut s’appeler William, Henry ou tout simplement Billy, selon les registres », écrit Éric Vuillard dans un roman intitulé Les Orphelins, et sous-titré Une histoire de Billy the Kid.

« Toute sa vie est au conditionnel. En fait, plus on s’approche de lui, plus il s’efface… Tout est hypothétique, éventuel, suspendu à des découvertes que nul ne fera jamais, et qui seules permettraient de dire qui fut réellement Billy », précise l’auteur. La légende démarre lorsqu’un certain Pat Garrett publia The Authentic Life of Billy, the Kid, ouvrage qui eut un énorme succès populaire. Or Pat Garrett, shérif de son état, n’est autre que celui qui abattit le Kid d’une balle dans le dos dans la nuit du 14 juillet 1881, à Fort Sunner, au Nouveau-Mexique. Alors Éric Vuillard, en 17 courts chapitres et quelques photos, emplit les interstices creux de l’histoire, fouille les marges. Il construit le contre-récit d’une Amérique rêvée, dont le Kid serait un Robin des Bois au temps du Far West… 

Le plus célèbre des orphelins

Et même si le récit n’émet que des hypothèses de vie, Billy reste assurément un de « ces vauriens qui ne peuvent pas témoigner pour eux-mêmes, puisque les garçons vachers et les bandits sont en quelque sorte un monde clos, que l’histoire est écrite par d’autres ». Il est le plus célèbre des orphelins, comme « n’importe quel enfant abandonné sur les routes du monde, n’importe quelle victime du mauvais sort ».

À 17 ans, il tua son premier homme, et « c’est alors que sa vie commence… Sur son lit de mort, Frank P. Cahill racontera au juge de paix l’empoignade brutale qui venait d’avoir lieu entre lui et Billy, et à l’issue de laquelle le Kid devint hors-la-loi ». Mais Billy n’est qu’un « gamin qui se débat pour sauver sa peau ». Son premier crime « aurait été le vol de quelques livres de beurre. Cela sent un peu la faim, la nécessité, le dénuement. Mais peut-être pas. Il peut s’agir d’un petit larcin pour rire, pour rire bien jaune, se faire pincer… » Suivront le vol d’un paquet de linge sale, un peu de taule, un vol de chevaux, le pillage de fermes et de boutiques avec la bande de Jesse Evans. Ainsi va la vie de Billy. 

« Buter n’importe qui, et surtout ne rien foutre »

Bien sûr, il y eut quelques moments d’aisance, « pendant un bref quart d’heure, ils purent bouffer gratis, vivre au bordel, pioncer jusqu’à midi, se torcher la gueule, jouer aux cartes, buter n’importe qui, et surtout ne rien foutre », juste le temps de calmer la révolte en eux, la soif de liberté. Mais hormis ces quelques instants, le Kid et ses confrères ne sont que des prolétaires dont les outils de travail sont les armes. Ils vendent leurs forces et leurs cartouches aux plus offrants : « La grande propriété avait besoin d’eux, les hommes d’affaires avaient besoin d’eux, l’armée avait besoin d’eux, le Congrès avait besoin d’eux. Telle fut la genèse de ce qu’on appelle encore aujourd’hui l’économie de marché. » 

Jusqu’au jour où la conquête de l’Ouest fut accomplie : « sur les ruines déguenillées d’un colonialisme précipité et brutal » s’impose un capitalisme sauvage. Alors, « la plupart des malfrats devinrent officiers de police, c’est ainsi qu’au commencement de leur histoire se constituent les forces de l’ordre » – une réflexion qui nous évoque le recrutement douteux de l’actuelle ICE de Donald Trump. Le desperado et le self-made-man « ne sont jamais que deux faces d’une même pièce ».

Un savoir critique sur notre temps

Oui, l’histoire s’écrit toujours au nom du vainqueur, du plus fort. Oui, il a fallu bien des excès et de la fureur pour repousser la frontière toujours plus à l’ouest. Oui, l’histoire fabrique des orphelins. Oui, la violence prospère sur le terreau du capitalisme, et vice-versa. Oui, l’Amérique est toujours à l’avant-garde de cette violence. Oui, Billy the Kid est un enfant perdu au fond du gouffre des États-Unis. Oui, au-delà du western, c’est l’organisation générale de nos sociétés qu’Éric Vuillard interroge. Oui, cet auteur nous décille, nous rend lucide, il fait de l’histoire, mais si ici l’exactitude est inaccessible, même si elle n’est bâtie que sur des suppositions, des flottements, des absences. 

Mais l’enjeu est de répondre à l’éternelle question : l’histoire doit-elle célébrer le pouvoir, naturaliser les rapports sociaux et affirmer l’inexorabilité du destin ? Ou bien l’histoire doit-elle être un savoir critique sur notre temps et nous apprendre à nous émanciper ? Éric Vuillard met son écriture ciselée au service de cette émancipation, au plus près des évènements et même des non-évènements de la vie de Billy, avec une agilité astucieuse et une malice habile.

Selon Raymond Queneau, « l’histoire est la science du malheur des hommes ». Éric Vuillard raconte le malheur des hors-la-loi utiles à la prédation du monde… En ces temps de trumpisme, en ces temps de perpétuelle fabrication d’orphelins, lire cette histoire de Billy the Kid est de salubrité publique.

  • Éric Vuillard, Les Orphelins. Une histoire de Billy the Kid, Actes Sud, 2026, 176 pages, 20,90 euros.
Jean-Marie Ozanne

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