Dis-moi comment tu travailles, je te dirais comment tu votes. L’enquête « La politique au Travail. Vécu en entreprise et fractures politiques des salariés en France » s’intéresse au lien entre l’expérience de vie sur le lieu de travail et la proximité idéologique. Menée par deux professeurs de l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC), Yan Algan, Antonin Bergeaud, et un étudiant, Camille Frouard, cette étude prend en compte le ressenti d’un échantillon représentatif de 3 900 personnes travaillant dans le secteur privé. Parmi les sujets évoqués : la confiance dans l’entreprise, la relation avec ses collègues ou encore le sentiment d’être écouté. De quelle façon ces critères influencent-ils le vote, et particulièrement celui vers l’extrême droite ?
Tout d’abord, il faut signaler la forte présence du RN dans toutes les catégories. Chez les cadres du privé, si 26 % des personnes interrogées se déclarent « sans préférence partisane », le parti politique préféré est le RN (14 %), devant Renaissance (13 %) et LR (11 %), le PS (9 %), EELV (8 %), puis LFI (6 %). Notons que 13 % se déclarent proche d’un autre parti. Cependant, le score du RN chez les cadres reste relativement faible par rapport aux autres catégories du privé. Dans les professions intermédiaires, il est de 22 %. Pour les employé·es et ouvrier·es, il s’élève à environ 35 %.
Faible confiance envers ses collègues
L’étude confirme certains biais communément admis pour expliquer le vote. Ainsi, plus le revenu et le niveau d’éducation sont élevés, plus on est éloigné du RN. Cependant, en analysant les expériences vécues au travail par catégorie, en comparant par exemple les réponses d’un cadre pro-RN et d’un cadre pro-LR, les auteurs de l’étude dégagent d’autres variables. Ainsi, l’électrice ou l’électeur RN est celui qui montre la plus faible confiance envers ses collègues, et se sent le moins appartenir à l’équipe. Il a aussi le sentiment d’être « exclu des processus décisionnels ». Ainsi, sur les items « suggestions écoutées » ou « compétences développées », plus on est insatisfait, plus on a tendance à voter en faveur de la droite radicale. La défiance et l’isolement au sein de l’entreprise s’avèrent donc des marqueurs forts.
Autre élément, toutes catégories socioprofessionnelles confondues : les partisans du RN souffrent davantage de l’absence de perspectives de promotion ou d’amélioration de la rémunération. Une contrariété liée à la façon dont ils considèrent l’entreprise : les pro-RN ne contestent pas la légitimité du système, contrairement par exemple aux pro-LFI. Résultat : l’absence de reconnaissance matérielle au sein d’une organisation à laquelle on adhère s’avère d’autant plus frustrante. « Sa colère est celle d’un travailleur qui croyait en l’entreprise, mais qui se sent bloqué dans ses perspectives de promotion », souligne l’étude. Ainsi, à catégorie sociale et salaire équivalents, la qualité du lien social au travail joue sur le comportement électoral. Parmi les motivations du vote RN au niveau national, il y a donc ce sentiment de déclassement déjà analysé par le sociologue Félicien Faury (1) et dans une enquête de Béatrice Madeline pour Le Monde (2).
Rejet de l’immigration et de l’islam
L’étude pointe cependant de grandes différences de satisfaction au travail au sein des profils pro-RN. Il y a aussi des électrices et électeurs RN qui témoignent d’un certain épanouissement et d’une relative satisfaction au travail. Intégré, mieux payé, ayant plus souvent le statut de cadre et salarié d’une TPE, l’électorat « RN heureux » motive moins son vote par sa situation professionnelle que par des préoccupations identitaires, notamment le rejet de l’immigration et de l’islam. Là est le ciment idéologique, décorrélé du salaire. Mais il n’est pas totalement sans lien avec l’environnement de travail. Quelle que soit la satisfaction professionnelle, la méfiance des pro-RN envers leurs collègues « se transfère vers une méfiance accrue envers les étrangers », pointent les auteurs. En bref, plus on aurait confiance en ses collègues, moins on serait xénophobe.
Enfin, le parcours politique de cet électorat est éclairant. Lorsque les économistes analysent la différence entre le vote à la présidentielle et la préférence déclarée au moment de l’étude, ils remarquent que les « RN heureux » sont à 22 % d’anciennes et anciens électeurs d’Emmanuel Macron, contre 5 % pour les « RN malheureux ». Ces derniers viennent plutôt des 39 % d’abstentionnistes de 2022. Reste que ce qui se joue au sein des entreprises, et notamment les expériences collectives, peut être un levier important dans la lutte contre l’extrême droite.
- Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite, Seuil, 2024.
- Béatrice Madeline, « Chez les classes moyennes, un vote marqué par la peur du déclassement », Le Monde, 23 juin 2024.
