Dans le cadre des préparatifs d’un match et pendant ce même match ; dans des tournois ; lors des compétitions par équipe, comme les olympiades ou autres… Le comportement de certains champions peut être difficilement acceptable, voire scandaleux. Et, dans l’histoire du jeu d’échecs, les exemples de mauvaises actions sont légions. Heureusement, il existe de magnifiques contre-exemples. L’attitude exemplaire de Milan Vidmar est restée dans la mémoire échiquéenne.
Tournoi de Londres, 1922
Nous sommes à Londres, le 17 octobre 1922, à la fin de session de la 13e ronde d’un grand tournoi international. À l’époque – et cette pratique durera jusqu’à la fin des années 1990 –, lorsqu’une partie n’est pas terminée, les joueurs ajournent et reprennent plusieurs heures plus tard, ou le lendemain. J.R. Capablanca, champion du monde en titre, affronte avec les blancs Milan Vidmar, le meilleur joueur slovène, vainqueur de nombreux tournois internationaux.
José Raúl Capablanca y Graupera est né le 19 novembre 1888 à La Havane, à Cuba. Enfant prodige, il n’avait que 13 ans lorsqu’il s’est imposé en match sur le champion de Cuba. Entre 1917 et 1923, il est demeuré invaincu en partie officielle. En 1921, avec quatre victoires pour dix nulles, il a détrôné le champion du monde, l’Allemand Emanuel Lasker. Il perdra son titre mondial en 1927 face au Russe Alexander Alekhine, au terme d’un match homérique qui le verra essuyer six défaites contre trois victoires et vingt-cinq nulles. Il mourra à New York le 8 mars 1942.
Milan Vidmar, lui, est né le 22 juin 1885 à Ljubljana, dans l’Empire austro-hongrois. Ingénieur de formation, écrivain, philosophe, il est également un formidable joueur d’échecs. Entre 1911 et 1930, dans le circuit des compétitions internationales, il est incontestablement le plus fort des joueurs non professionnels.
La fin de la partie
Mais revenons à ce 17 octobre 1922. Capablanca vient de jouer son 42e coup sur l’échiquier : 42.Tb8+ (voir la position du diagramme). Après réflexion, Vidmar écrit le sien et glisse la feuille dans une enveloppe avant de la remettre à l’arbitre. La partie est ajournée jusqu’au lendemain.
Vidmar lui-même raconte dans un ouvrage slovène, Un demi-siècle du jeu d’échecs, ce qui arriva ensuite : « Jovial, Capablanca m’a demandé en français ce que je pensais de la position. Aucun de nous deux ne maîtrise vraiment bien cette langue, mais c’est notre langage commun pour communiquer. Je lui ai répondu que j’envisageais d’abandonner. »
Reprise après l’ajournement
« Le lendemain matin, à la reprise de la partie, comme c’est l’usage, l’arbitre joue mon coup sur l’échiquier et déclenche la pendule de mon adversaire. Mais Capablanca n’arrive pas. Le temps s’écoule… L’arbitre s’approche de moi et me dit qu’une heure est presque passée, Capablanca va perdre par forfait. Dans une position extrêmement avantageuse, le Cubain ne vient pas, pourquoi ? Je me souviens alors de notre discussion en mauvais français. Tout à coup, je comprends : il a dû croire que j’abandonnais. J’ai marché très vite jusqu’à la table de jeu, j’ai couché mon roi et arrêté sa pendule quelques secondes avant que le drapeau ne tombe. »
Dans l’esprit de Milan Vidmar, il était inconcevable de remporter une partie contre le cours du jeu, de gagner sur tapis vert suite à un malentendu. En 1936, lors de la cérémonie d’ouverture du tournoi international de Nottingham, le président de la Fédération britannique des échecs présentera Milan Vidmar au public, puis reviendra sur l’incident de 1922 : « Dans un tournoi d’échecs, cet homme a eu le plus beau geste sur le sol anglais… »
José Raúl Capablanca–Milan Vidmar
Londres (13e ronde), 1922. Gambit dame.
1.d4 d5 2.Cf3 Cf6 3.c4 e6 4.Cc3 Fe7 5.Fg5 Cbd7 6.e3 0–0 7.Tc1 c6 8.Dc2 dxc4 9.Fxc4 Cd5 10.Fxe7 Dxe7 11.0–0 b6 12.Cxd5 cxd5 13.Fd3 h6 14.Dc7 (une intrusion désagréable, les noirs ont du mal à développer leur aile dame.) 14…Db4 15.a3 Da4 (15…Dxb2? 16.Ta1 Db3 17.Dc6 Tb8 18.Fb5 suivi de 19.Tfb1 enferme la dame.) 16.h3 Cf6 17.Ce5 Fd7? 18.Fc2! Db5 19.a4 (gagne du matériel.) 19…Dxb2 20.Cxd7 Tac8 21.Db7 Cxd7 22.Fh7+! (22.Dxd7 Txc2=) 22…Rxh7 23.Txc8 Txc8 24.Dxc8 Cf6 25.Tc1 Db4 26.Dc2+ Rg8 27.Dc6 Da3 28.Da8+ Rh7 29.Tc7 Dxa4 30.Txf7 Dd1+ 31.Rh2 Dh5 32.Dxa7 Dg6 33.Tf8 Df5 34.Tf7 Dg6 35.Tb7 Ce4 36.Da2 e5 37.Dxd5 exd4 38.Tb8 Cf6 39.Dxd4 Df5 40.Txb6 Dxf2 41.Dd3+ Rg8 42.Tb8+
(voir diagramme)

Les livres, revues et banques de données indiquent ici la victoire des blancs. En réalité, Vidmar l’a écrit : « J’ai mis le coup 42…Rf7 sous enveloppe ».
1–0
À New York en 1927, Milan Vidmar « démolit » le grand Nimzovitch en moins de 25 coups.
Milan Vidmar-Aaron Nimzovitch
Tournoi de New York (3e ronde), 1927. Partie du pion dame.
1.d4 Cf6 2.Cf3 e6 3.g3 d5 4.Fg2 Cbd7 5.0–0 Fd6 6.b3 c6 7.Cbd2 0–0 8.Fb2 De7 9.c4 b5 10.Ce5 Fxe5 11.dxe5 Cg4 12.e4! (ouvre la position pour les deux fous blancs.) 12…Cgxe5 13.exd5 exd5 14.cxd5 cxd5 15.Fxd5 Tb8 16.Te1 Dd6 17.Cf3 Cxf3+ 18.Dxf3 Rh8 19.Tac1 Tb6 20.Txc8! (un sacrifice de qualité décisif) 20…Txc8 21.Dxf7 (menace mat en g7.) 21…Dg6 22.Dxd7 (les noirs abandonnent, par exemple : 22…Tf8 23.Te8 Tb8 24.Fe4 Dg5 25.h4 Dh6 26.Te6+-) 1–0
Le problème du mois
Étude de R. Reti, 1924.

Les blancs jouent et gagnent
Solution
1.Re1!! (1.Cd2 ne fait que nulle : 1…Rg1 2.Ce4 h2 3.Cf2 h1D 4.Cxh1 ((4.Fxh1 g3=)) 4…g3 5.Rf3 Rxh1 6.Rg4+ g2 7.Rxh4 Rh2 8.Fxg2=) 1…g3 (mauvais est : 1…Rg3? 2.Cc3 Rf4 3.Rf2 g3+ 4.Rg1 h2+ 5.Rg2 Rg4 6.Ff3+ Rf4 7.Cd5+ Rg5 8.Rh3+-) 2.Cd2! g2 (si : 2…Rg1 3.Cf3+ Rg2 4.Cxh4+ Rh2 5.Cf3+ Rg2 6.Re2 h2 7.Cg5+ Rg1 8.Ch3#) 3.Cf3+ Rg3 (forcé, sur : 3…Rh1 4.Rf2 h2 ((4…g1D+ 5.Cxg1+ Rh2 6.Cf3+ Rh1 7.Ce5+ Rh2 8.Cg4#)) 5.Ce1 h3 6.Cxg2 hxg2 7.Fxg2#) 4.Cg1! h2 5.Ce2+ Rh3 (si : 5…Rg4 6.Fxg2 h3 7.Fh1+-) 6.Fc8# 1–0
