Par Cyril Dallois, secrétaire national de l’Ugict-CGT.
L’édifice du droit international, constitutif d’une forme de contre-poids multilatéral aux appétits coloniaux, se trouve malmené comme jamais depuis une décennie. L’arrivée en force de gouvernements d’extrême droite et des idées libertariennes poussent au déferlement de conflits nationaux comme internationaux. Avec les agressions russes contre l’Ukraine, israéliennes contre les Palestinien·nes et désormais l’acte militaire illégal des USA contre le Venezuela, les digues, de ce qui demeurait un édifice de droit comme une exigence de justice entre les nations et les peuples, rompent dans l’impuissance consacrée des institutions internationales.
La volonté brute est devenue le maître-mot de la géopolitique pour instaurer une nouvelle ère de la loi du plus fort. Nous voici comme revenus aux XVIIIe et XIXe siècles sans régulation internationale. Cette logique de nouveaux rapports de force nourrit la confrontation et diffuse une culture symptomatique des empires qui se cherchent des ennemis pour justifier leur goût de la force.
Le long chemin vers l’émancipation plutôt que l’exclusion
Il nous faut encore rappeler ici les leçons de la Première Guerre mondiale qui ont conduit à la création de l’Organisation internationale du Travail (1919) à partir de la conviction qu’« une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale ». Pour gagner la paix, les questions sociales et environnementales sont incontournables et exigent un esprit de coopération éclairé par le sens de la dignité humaine.
C’est en reconnaissant le long chemin vers l’émancipation plutôt que l’exclusion que nous ferons reculer les esprits chagrins des nationalismes musclés. L’accueil des migrant.es, la coopération internationale, l’accès aux savoirs et le partage des richesses dans le respect des peuples et de leur souveraineté, la culture de l’égalité et la reconnaissance de la différence au cœur de la citoyenneté sont au centre de l’exigence démocratique.
Nous réaffirmons que l’orientation de notre siècle doit répondre aux exigences d’une vie digne pour toutes et tous. Nous réaffirmons que notre action doit concilier la réponse aux besoins sociaux et le respect des limites planétaires. Nous réaffirmons que notre travail ne doit plus être une marchandise spéculative pour gaver les actionnaires. Nous réaffirmons que la boussole des peuples doit être l’intérêt général et non l’égoïsme des plus forts et des plus riches.
À partir de nos exigences, organisons la riposte
Notre pays perd sa voix dans les logiques d’un régime ultra-présidentiel qui réforme par esprit d’autorité. L’exercice du pouvoir s’est, depuis près de 20 ans, éloigné de tout esprit de dialogue et de compromis pour s’enfermer dans une stratégie de crise et de passage en force à coup de 49.3.
L’obstination à défendre une réforme des retraites dont la grande majorité ne veut pas enferme le pouvoir dans une logique minoritaire. C’est l’essence même de la crise politique actuelle. Les enchaînements de Premiers ministres, la valse des combinaisons partisanes ne permettent même plus de voter un budget. L’austérité est l’horizon indépassable qui justifie tous les scénarios régressifs. À l’échelle européenne, la loi omnibus sert les plats d’un Trumpisme à l’européenne dont les appétits visent à défaire toutes normes sociales et environnementales.
Cette brutalité sociale et environnementale fait le lit d’une extrême droite qui s’agite aux portes du pouvoir. Le patronat ne se cache même plus et prépare l’échéance que beaucoup voudrait inéluctable.
Mais les travailleurs et les travailleuses ont encore du poids. Elles et ils représentent le moteur de toute transformation et l’histoire nous rappelle combien nous savons contrarier les pronostics. La mobilisation de 1995 fait encore référence et ses slogans dialoguent autant avec nos réalités d’aujourd’hui. La financiarisation de l’économie a reconfiguré le travail et propose de revisiter nos garanties collectives, mais le syndicalisme, déclaré mort tant de fois, bat encore.
La retraite ne se conçoit pas sans la question des salaires qui ne se détache jamais de la qualification ni celle de l’égalité femme-homme. Notre pays ne peut plus ignorer qu’il est le mauvais élève sur les conditions de travail, tandis que les accidents, la mortalité au travail suivent les mêmes envolées que les dividendes aux actionnaires. La cure d’austérité sur nos services publics et notre système de protection sociale ne peut plus cacher sa logique de tri social et humain. Notre système fiscal a de tels relents de privilèges que les ultra-riches ne peuvent plus s’extraire du débat sur la justice fiscale.
Lutter contre l’obscurantisme guerrier
L’attachement des salarié.es aux organisations syndicales et aux IRP, que mesurent régulièrement les sondages, rappelle que la démocratie concerne aussi l’entreprise et, au-delà, réinterroge son rapport aux enjeux de notre époque. C’est bien à partir de leur expertise, de leur connaissance du travail que les travailleur·ses installent une autre vision des réponses possibles. Quand cette lucidité déterminée s’organise au plan international, elle devient une vigie collective, une façon de lutter contre l’obscurantisme guerrier à l’image du travail produit par la fédération mondiale des travailleurs·euses scientifiques, à laquelle nous coopérons.
En refusant d’être des producteurs d’armes et des financeurs de guerre, de prolonger un modèle qui épuise les ressources et la biodiversité, de consacrer la pénurie des protections sociales, les travailleuses et travailleurs sont attaché.es à l’action que portent en leur nom les organisations syndicales et singulièrement la CGT et son Ugict.
Le syndicalisme contrarie le pouvoir unilatéral de l’employeur en lui disputant la responsabilité de l’affectation des ressources et de la finalité du travail.
La CGT ne se contente pas de posture intellectuelle. Nous revendiquons notre droit à l’action collective et assumons notre responsabilité de mettre dans le quotidien les sujets qui fâchent. Ce sont les raisons qui expliquent le recul du gouvernement sur les retraites, les budgets d’austérité, mais aussi les reculs patronaux sur les plans des licenciements et les fermetures de sites.
Derrière l’enjeu de la réindustrialisation, de la transition écologique, des services publics, c’est la capacité des salarié·es, notamment ingénieur·es, cadres, technicien·nes, agent·es de maitrise et professions intermédiaires, au plus près des décisions et orientations comme de leur conception et concrétisation, qui donne à notre syndicalisme les moyens d’agir sur le cours des événements. Les luttes sur la fonderie de Bretagne, la centrale de Gardanne, Duralex, l’annulation du PSE d’Auchan démontrent que nous devons installer notre droit à l’alternative.
Alors, pour sortir du fatalisme, donner du poids à nos valeurs et à nos exigences, retrouver la force d’agir, bref… organiser la riposte, le syndicalisme reste notre meilleure arme.
*Référence au livre de Giuliano Da Empoli, (L’heure des prédateurs, Gallimard, collection Blanche, avril 2025) : « Aujourd’hui, l’heure des prédateurs a sonné et partout les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l’épée »
