À « l’heure des prédateurs », le syndicalisme comme riposte

Le piège dans lequel ne doivent jamais tomber les travailleuses et travailleurs – et plus largement les peuples – c'est de lier leurs conditions d’existence aux jeux de pouvoir d’un nouvel impérialisme débridé, qui entre en démocratie par effraction. 

Publié le : 16 · 01 · 2026

Mis à jour le : 19 · 01 · 2026

Temps de lecture : 6 min

Image abstraite réalisée par Antoine Thibaudeau, mélangeant peinture acrylique, étoiles scintillantes et reflets aquatiques.

Par Cyril Dallois, secrétaire national de l’Ugict-CGT

L’édifice du droit international, constitutif d’une forme de contre-poids multilatéral aux appétits coloniaux, se trouve malmené comme jamais depuis une décennie. L’arrivée en force de gouvernements d’extrême droite et des idées libertariennes poussent au déferlement de conflits nationaux comme internationaux. Avec les agressions russes contre l’Ukraine, israéliennes contre le peuple palestinien, et désormais l’acte militaire illégal des États-Unis contre le Venezuela, les digues du droit rompent dans l’impuissance consacrée des institutions internationales. « Aujourd’hui, l’heure des prédateurs a sonné comme l’a écrit l’essayiste Giuliano Da Empoli, et partout les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l’épée. » (1)

La volonté brute est devenue le maître-mot de la géopolitique pour instaurer une nouvelle ère de la loi du plus fort. Nous voici comme revenus aux XVIIIe et XIXe siècles, sans régulation internationale. Cette logique de nouveaux rapports de force nourrit la confrontation et diffuse une culture symptomatique des empires qui se cherchent des ennemis pour justifier leur goût de la force.

Le long chemin vers l’émancipation plutôt que l’exclusion

Il nous faut encore rappeler ici les leçons de la Première Guerre mondiale qui ont conduit à la création de l’Organisation internationale du Travail (1919) à partir de la conviction qu’« une paix universelle et durable ne peut être fondée que sur la base de la justice sociale ». Pour gagner la paix, les questions sociales et environnementales sont incontournables et exigent un esprit de coopération éclairé par le sens de la dignité humaine.

C’est en reconnaissant le long chemin vers l’émancipation plutôt que l’exclusion que nous ferons reculer les esprits chagrins des nationalismes musclés. L’accueil des migrantes et migrants, la coopération internationale, l’accès aux savoirs et le partage des richesses dans le respect des peuples et de leur souveraineté, la culture de l’égalité et la reconnaissance de la différence au cœur de la citoyenneté sont au centre de l’exigence démocratique.

Nous réaffirmons que l’orientation de notre siècle doit répondre aux exigences d’une vie digne pour toutes et tous. Nous réaffirmons que notre action doit concilier la réponse aux besoins sociaux et le respect des limites planétaires. Nous réaffirmons que notre travail ne doit plus être une marchandise spéculative pour gaver les actionnaires. Nous réaffirmons que la boussole des peuples doit être l’intérêt général et non l’égoïsme des plus forts et des plus riches.

À partir de nos exigences, organisons la riposte

Notre pays perd sa voix dans les logiques d’un régime ultraprésidentiel qui réforme dans un esprit d’autorité. L’exercice du pouvoir s’est, depuis près de vingt ans, éloigné de tout esprit de dialogue et de compromis pour s’enfermer dans une stratégie de crise et de passage en force à coup de 49.3.

L’obstination à défendre une réforme des retraites dont la grande majorité ne veut pas enferme le pouvoir dans une logique minoritaire. C’est l’essence même de la crise politique actuelle. Les enchaînements de Premiers ministres, la valse des combinaisons partisanes ne permettent même plus de voter un budget. L’austérité est l’horizon indépassable qui justifie tous les scénarios régressifs. À l’échelle européenne, la « directive Omnibus » sert les plats d’un trumpisme à l’européenne, dont les appétits visent à défaire toute norme sociale et environnementale.

Cette brutalité fait le lit d’une extrême droite qui s’agite aux portes du pouvoir. Le patronat ne se cache même plus et prépare une échéance que beaucoup voudrait inéluctable.

Le syndicalisme, déclaré mort tant de fois, se bat encore

Mais les travailleurs et les travailleuses ont encore du poids. Elles et ils représentent le moteur de toute transformation, et l’histoire nous rappelle combien nous savons contrarier les pronostics. La mobilisation de 1995 fait encore référence et ses slogans dialoguent toujours avec nos réalités d’aujourd’hui. La financiarisation de l’économie a reconfiguré le travail et veut revisiter nos garanties collectives, mais le syndicalisme, déclaré mort tant de fois, se bat encore.

La retraite ne se conçoit pas sans la question des salaires, qui ne se détache jamais de la qualification, ni celle de l’égalité femmes-hommes. Notre pays ne peut plus ignorer qu’il est un mauvais élève sur les conditions de travail, tandis que l’envol des accidents et de la mortalité au travail suit celui des dividendes aux actionnaires. La cure d’austérité pour nos services publics et notre système de protection sociale ne peut plus cacher sa logique de tri social et humain. Notre système fiscal a de tels relents de privilèges que les ultrariches ne peuvent plus s’extraire du débat sur la justice fiscale.

Lutter contre l’obscurantisme guerrier

L’attachement des salarié·es aux organisations syndicales et aux instances représentatives du personnel, dont attestent régulièrement les sondages, rappelle que la démocratie concerne aussi l’entreprise et, au-delà, réinterroge son rapport aux enjeux de notre époque. C’est bien à partir de leur expertise et de leur connaissance du travail que les travailleuses et travailleurs installent une autre vision des réponses possibles. Quand cette lucidité déterminée s’organise au plan international, elle devient une vigie collective, une façon de lutter contre l’obscurantisme guerrier à l’image du travail produit par la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques, à laquelle coopère l’Ugict.

En refusant d’être des producteurs d’armes et des financeurs de guerre, de prolonger un modèle qui épuise les ressources et la biodiversité, de consacrer la pénurie des protections sociales, les travailleuses et travailleurs sont attachés à l’action que portent en leur nom les organisations syndicales et singulièrement la CGT et son Ugict.

Le syndicalisme contrarie le pouvoir unilatéral de l’employeur en lui disputant la responsabilité de l’affectation des ressources et de la finalité du travail.

Des reculs gouvernementaux et patronaux

La CGT ne se contente pas d’une posture intellectuelle. Nous revendiquons notre droit à l’action collective et assumons notre responsabilité de mettre dans le quotidien les sujets qui fâchent. Ce sont les raisons qui expliquent le recul du gouvernement sur les retraites, les budgets d’austérité, mais aussi les reculs patronaux sur les plans des licenciements et les fermetures de sites.

Derrière l’enjeu de la réindustrialisation, de la transition écologique, des services publics, c’est la capacité des salarié·es, notamment ingénieur·es, cadres, technicien·nes, agent·es de maitrise et professions intermédiaires, au plus près des décisions et orientations comme de leur conception et de leur concrétisation, qui donne à notre syndicalisme les moyens d’agir sur le cours des événements. Les luttes à la Fonderie de Bretagne, à la centrale de Gardanne, chez Duralex, l’annulation du plan de licenciements d’Auchan démontrent que nous devons installer notre droit à l’alternative.

Alors, pour sortir du fatalisme, donner du poids à nos valeurs et à nos exigences, retrouver la force d’agir, bref… organiser la riposte, le syndicalisme reste notre meilleure arme.

  1. Giuliano Da Empoli, L’Heure des prédateurs, Gallimard, avril 2025.

Cyril Dallois, secrétaire national de l'Ugict-CGT