Télétravail et tâches ménagères : une « double journée reconfigurée » pour les femmes

Se concentrer sur son travail, faire une « pause » lessive, puis vaisselle ? C’est la journée assez représentative d’une cadre, dans une enquête qui confirme que le télétravail aggrave et invisibilise les inégalités femmes-hommes.

Publié le : 30 · 01 · 2026

Temps de lecture : 5 min

En situation de télétravail, certaines salariées rationalisent l’intégration temporelle de leur activité domestique au sein de leur journée.

Photoshot/Maxppp

Lorsqu’ils et elles restent à la maison, télétravailleurs et télétravailleuses économisent un temps de trajet parfois important. Comment ce temps gagné est-il utilisé ? On sait qu’en moyenne ils et elles travaillent davantage, de manière plus intense. Les journées à domicile sont plus longues qu’au bureau, et les pauses plus rares.

Mais les unes et les autres utilisent-ils de la même façon leurs nécessaires temps de pause ? C’est ce qu’a cherché à savoir la sociologue Marianne Le Gagneur. « Le panel des activités réalisées en télétravail qui ne soient pas directement liées à une activité salariale est très large, expliquait-elle dans une enquête publiée en juillet 2024 : arroser ses plantes, faire du sport, rendre visite à des proches, s’occuper des animaux domestiques, cuisiner, nettoyer, faire ses courses, s’assoupir quelques minutes, regarder une série ou feuilleter un magazine, emmener son véhicule au garage, se rendre à un rendez-vous médical ou administratif. »

Enquête dans une entreprise du secteur bancaire

Affiliée au laboratoire PragmApolis de l’université de Liège (Belgique) et au Centre d’études de l’emploi et du travail (Ceet, France), Marianne Le Gagneur a fait sa recherche au sein d’une entreprise francilienne appartenant à un groupe multinational du secteur bancaire, secteur d’activité dans lequel le télétravail est fortement pratiqué. Cette entreprise emploie essentiellement des cadres bénéficiant d’une autonomie importante dans l’exercice de leur activité professionnelle. 

Son constat est le suivant : le télétravail vient « façonner une nouvelle disponibilité domestique » des femmes. Qu’elles soient mères ou pas, qu’elles vivent ou non en couple, elles « montrent un engagement important dans les tâches domestiques à domicile ». Le télétravail permet tout d’abord à celles qui ont des enfants de pouvoir plus facilement les conduire à l’école ou les récupérer à la crèche. 

Travailler à leur domicile représente plus généralement, pour les femmes interrogées, une « opportunité domestique importante », partie prenante dans leur décision de télétravailler. Elles ne font pas de grand ménage pendant leur télétravail, mais s’acquittent de petites tâches comme lancer une machine ou faire la vaisselle. Certaines vont jusqu’à décrire les « routines » qu’elles ont établies, rationalisant l’intégration temporelle de leur activité domestique au sein de leur journée de télétravail. Ainsi, une cadre adepte du lean management intercale méthodiquement ces tâches au fil de sa journée, chronométrant le temps passé à chaque activité, qu’elle soit professionnelle ou domestique. Les « pauses » de ces femmes constituent certes un changement d’activité, mais ne sont pas des temps de repos. « La double journée change de forme, se faisant entremêlée », conclut la chercheuse.

Un investissement domestique « limité » pour les hommes 

Les télétravailleurs qui ont des enfants s’investissent parfois plus dans leur prise en charge, en allant les conduire à l’école ou les récupérer. Pour le reste, Marianne Le Gagneur a observé un « investissement domestique limité » : les hommes interrogés réalisent des tâches « dispensables, marginales, ponctuelles ou bénéfiques ». L’un d’entre eux explique par exemple faire un peu de ménage s’il a « du temps à tuer » en attendant une validation de son supérieur hiérarchique, un autre décrit le fait d’aller faire des courses le midi comme une possibilité de « prendre l’air ». 

« Aucun homme n’a rapporté, en entretien, une prise en charge aussi systématique des tâches domestiques ni une appréciation de telles logiques de rationalisation », observe la chercheuse. Les hommes sont en revanche plus nombreux à faire des activités sportives en télétravail, ou à programmer leur réveil une heure plus tard, utilisant le temps gagné sur les transports pour se reposer. Bref, le télétravail leur permet d’« acquérir de la marge de manœuvre ». 

Une invisibilisation accrue du travail domestique féminin ?

Les femmes décrivent le télétravail comme une possibilité d’étaler des tâches dont elles prévoyaient de toute façon de s’acquitter. Mais ce travail, déjà peu reconnu comme tel, se fait désormais hors des temps collectifs de la famille, les personnes interrogées étant majoritairement seules chez elles lorsqu’elles télétravaillent. « Alors que ce travail continue d’incomber aux femmes, en plus de s’immiscer dans un temps qui en était antérieurement protégé, il est fortement invisibilisé. » 

Le télétravail vient donc aggraver une situation existante. Pendant les périodes de confinement, différents travaux de recherche avaient déjà montré le renforcement des inégalités de prise en charge du travail domestique au sein des couples de sexes différents. Même si ses chiffres datent de 2010, la dernière enquête « Regards sur la parité » de l’Insee donne, quant à elle, des repères sur la prise en charge genrée des tâches domestiques. À l’époque, les femmes y consacraient en moyenne trois heures, tandis que les hommes y passaient bien moins de temps : une heure et quarante-deux minutes en moyenne, soit 43 % de moins qu’elles. Autrement dit, les femmes effectuent encore près des deux tiers des tâches domestiques. Et la répartition est d’autant plus inégale que les couples ont des enfants. Le télétravail accentue cette inégalité.

Lucie Tourette