C’est une première, qui pose des fondations concrètes et impose un esprit combatif. Les 29 et 30 janvier, plusieurs centaines de militant.es de toute la France se sont réun.ies au siège de la CGT à Montreuil pour un colloque inédit. Ses organisateurs, la Ferc-CGT et l’Institut CGT d’histoire sociale d’un côté, la FSU et son Institut de recherches de l’autre, ont acté leur volonté de mener des réflexions et des actions communes. Parmi les urgences : résister collectivement aux offensives de l’extrême droite dans le monde de l’éducation, et défendre une conception inclusive, égalitaire, démocratique et émancipatrice de l’école.
L’Éducation nationale, en plus d’être affaiblie par la dégradation des conditions de travail des personnels et d’accueil des élèves, se trouve en effet impactée par la polarisation des idéologies et des projets politiques qui la ciblent. L’extrême droite, omniprésente grâce à ses soutiens financiers, médiatiques, politiques et associatifs, s’avère désormais identifiable au sein même du corps enseignant, qui aurait voté à 25 % pour Marine Le Pen en 2022, d’après une enquête du Cevipof de Sciences po.
De nombreux enseignants voient leurs pratiques pédagogiques ou le contenu de leurs enseignements contestés par des groupes de pression ou par des associations de parents d’élèves telles que SOS-Éducation ou Les mamans louves. Très influentes dans l’enseignement privé, celles-ci n’hésitent plus désormais à tracter jusqu’à l’intérieur des établissements publics.
Menaces de mort et protection policière
Les insultes ou les menaces de mort deviennent courantes. Présente au colloque, Sophie Djigo, enseignante de philosophie en classe préparatoire, a obtenu le 20 janvier la condamnation de six de ses cyberharceleurs. Le parquet a requis contre eux entre trois et douze mois de prison avec sursis, plus des amendes (jugement le 20 mars). En 2022, dans le cadre d’un projet d’ethnographie sur l’exil et les frontières, l’enseignante et deux de ses collègues avaient envisagé de rencontrer, avec leurs élèves, les bénévoles d’une association d’aide aux migrants à Calais. Parents vigilants, proche de Reconquête, s’en est émue sur ses réseaux sociaux : face aux centaines de messages haineux, l’enseignante a été mise plusieurs semaines sous protection policière, en arrêt de travail le reste de l’année, et a dû changer d’établissement.
Spécialiste des questions migratoires, elle continue de participer au combat antiraciste, fondements à ses yeux de l’éducation et de la démocratie. « Jules Ferry avait pourtant confié à l’école républicaine le “devoir d’éduquer les civilisations inférieures rappelle-t-elle. Aujourd’hui, le déni du privilège blanc reste important et la porosité des idées d’extrême droite n’épargne pas le corps enseignant, y compris quand il valide les assignations en croyant valoriser les différences. »
« Sortir du déni des imperfections du système »
L’historien Patrick Boucheron confesse pour sa part que les enseignant.es ont peut-être vécu dans « une forme de confort intellectuel », se croyant soudés et porteurs de valeurs unanimement partagées, entretenant par ailleurs une forme d’aveuglement vis-à-vis des promesses non tenues de l’école : égalité, inclusion, réussite de toutes et tous. « Pour mieux résister à l’extrême droite, il faut aussi sortir du déni des imperfections du système. Mais on ne peut pas non plus laisser dire qu’il faut laisser sa chance au RN sous prétexte qu’on ne l’a jamais essayé. Si, l’extrême droite au pouvoir, on a déjà essayé ».
Sans en rajouter dans l’autoflagellation, de nombreuses interventions confirment la montée des tensions mais aussi le choc de ne pas se sentir soutenu par une institution, l’Éducation nationale, qui perd toute ambition pour la jeunesse, quand elle ne laisse pas l’enseignement privé s’en saisir. « Le dernier budget témoigne que l’Éducation ne saisira pas l’occasion de faire mieux grâce à la baisse démographique, et que nos dirigeants sont tentés de renoncer à l’éducation prioritaire et à la santé mentale des jeunes », déplore Charlotte Vanbesien, secrétaire générale de la Ferc-CGT. « Nous sommes seuls », conclut Patrick Boucheron en écho.
Célestin Freinet, l’arme à la main
Jérôme Beauvisage, auteur de L’Extrême droite. Permanence et métamorphoses (L’arbre bleu, 2024), rappelle que, de la Révolution française à Éric Zemmour, l’extrême droite a toujours fait de l’éducation – formation des esprits, des corps et des âmes – un enjeu central. « Dans les années 1990, le FN a même ciblé l’Éducation nationale parmi les secteurs où s’implanter syndicalement. Sans succès, mais il y a depuis développé de nombreux relais. » L’historienne Laurence De Cock, autrice de Une journée fasciste (Agone, 2022), en profite pour raconter comment le 24 avril 1933, le pédagogue Célestin Freinet a dû pointer une arme contre une foule vindicative qui menaçait d’envahir son école à Saint-Paul (Alpes-Maritimes).
Toutes les matières sont attaquées, rappelle l’historienne Mélanie Fabre, en particulier les sciences de la vie et de la terre ou l’histoire, car il n’est pas question de remettre en cause l’ordre « naturel » du monde, en particulier les valeurs chrétiennes, la domination masculine, la supériorité des Blancs ou le contrôle du vivant par les humains. « On revient à l’incontournable “roman national” centré sur de grands personnages héroïsés, tous des hommes blancs, chrétiens, seuls capables de cimenter l’identité d’une France éternelle. Qu’importe le mépris total pour la véritable histoire culturelle ou démographique de la France, ou pour les faits tout simplement, régulièrement falsifiés. » La « France éternelle» personnifiée serait ainsi humiliée par une histoire actuelle supposément basée sur la repentance et la culpabilisation du peuple français, du fait de la colonisation en particulier.
Parmi les dossiers brûlants, le programme EVARS
Pour Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes, l’extrême droite veut enfermer l’enseignante ou l’enseignant dans un rôle d’ « exécutant, mais qui n’en garde pas moins le monopole de l’autorité et de la parole dans sa classe, ce qui vide le métier de tout son sens. Son rôle serait de transmettre les valeurs d’ordre, d’obéissance et de discipline, de hiérarchie entre hommes et femmes, dominants et dominés. Inutile de préciser que les droits des femmes à disposer de leur corps ou ceux des personnes LGBTQIA+ n’auraient pas lieu d’être ». L’actualité fourmille de terrains de mobilisation : contre la xénophobie et la préférence nationale comme valeurs de référence, le tri social assignant les enfants racisés à l’orientation vers l’enseignement professionnel et des métiers peu valorisés, contre celle des filles vers des filières où elles n’auront jamais des carrières équivalentes à celles des garçons.
Parmi les dossiers brûlants, le programme Éducation à la vie affective et relationnelle, et à la sexualité (EVARS) voté en janvier 2025 après deux années de blocages, censé être obligatoire – sauf pour la sexualité, qui n’est abordée qu’au collège et au lycée. « Dans le privé, Parents vigilants et autres Mamans louves estiment que cela relève de la sphère familiale. Cette fronde a permis au programme alternatif “Lift” de la fondation Périclès et aux “académies Saint Louis” de Pierre-Édouard Stérin, de développer un nouveau réseau d’écoles hors contrat, déjà autorisées à s’installer sur plusieurs territoires » s’alarme Sophie Vénétitay. « En revanche, au nom de la neutralité, il arrive que le Planning familial ne soit pas autorisé à intervenir dans les établissements ! »
Les enseignants du privé sous contrat lancent un SOS, à l’instar de cette syndiquée à la Ferc-CGT qui dénonce l’entrisme de l’extrême droite et de la sphère catho-traditionaliste, menées par Bolloré et Stérin. Souvent, une seule association de parents d’élèves y est admise, l’Association de parents de l’école libre (Apel) ; les abus et violence sur les enfants y sont niés ; les financements publics opaques et le manque de contrôle de l’État flagrant malgré les propos rassurants du ministère. « Au nom de la défense de la famille, du « caractère propre » de l’enseignement privé, attaché à l’« anthropologie chrétienne », ces établissements contournent les directives » s’alarme-t-elle, demandant à la « maison commune CGT-FSU » de ne pas abandonner les enseignants du privé.
La « maison commune », un refuge et une force
Face à la saturation du débat public par la fachosphère, comment anticiper la prise de pouvoir de l’extrême droite, qui ne manquerait pas d’imposer un supposé « devoir de loyauté » aux enseignant.es, annihilant leur liberté pédagogique au nom de la « lutte anti-woke » ? « On doit déjà résister en faisant notre travail, sans transiger sur la manière d’enseigner, de concevoir et de transmettre les connaissances, de valoriser les élèves », estime Laurence de Cock.
Les échanges témoignent en tout cas d’une détermination commune à la vigilance et à la réactivité contre les attaques. De nombreuses ressources documentaires existent déjà et doivent faire l’objet d’une « bibliothèque de résistance ». De même pour les ateliers et les stages que la « maison commune » commence à mutualiser. Paul Devin (Institut de recherche Fsu) cite le réseau Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa), ou des initiatives comme « 1001 territoires pour la fraternité » avec la Cgt. S’informer, argumenter et se montrer solidaires à la moindre attaque contre les droits : pour ne plus se sentir seuls et démunis face à la bête qui revient.
