« Au début, nous n’étions que 5 ou 6 à y croire. Aujourd’hui, nous sommes plus d’une vingtaine, et la plupart des 49 salariés de l’entreprise nous soutiennent dans cette initiative. » Le projet dont parle Farid Braïk, délégué syndical CGT et responsable d’équipe à Medippex, c’est de reprendre en société coopérative et participative (Scop) cette entreprise produisant des poches à perfusion à Courzieu (Rhône). En apprenant sa mise en redressement judiciaire en novembre 2025, le personnel et les syndicats ont réfléchi ensemble : comment garantir la pérennité des emplois sur le site ?
Dans un climat d’entreprise dégradé, marqué par une augmentation des arrêts maladie, un noyau dur de quelques personnes représentant tous les métiers de l’entreprise se constitue alors pour formuler une offre de reprise. Parmi elles, Nelly Protière, gestionnaire administration des ventes depuis treize ans : « Les décisions de la direction actuelle au niveau stratégique et humain ont mené à une désorganisation de l’entreprise et à des problèmes financiers. L’intérêt de notre projet coopératif, c’est qu’il préserve le savoir-faire, l’emploi dans la région et la souveraineté nationale dans le domaine médical. Cette garantie de continuité de l’activité, avec des salariés qui maîtrisent la production, est importante pour nos clients. »
Participer aux décisions stratégiques
La démarche est soutenue par l’union départementale CGT du Rhône et son secrétaire à la vie syndicale, Ludovic Rioux. « Dans le cadre d’un redressement, indique-t-il, nous avons considéré que la Scop était le meilleur moyen d’avoir la main sur l’outil de travail et faire valoir les compétences. » En mars 2026, l’association Socoperf, créée par les Medippex, a déposé son dossier au tribunal de commerce de Grenoble. Il prévoit le maintien de 36 postes, avec le soutien de clients de la société, d’un cabinet d’expertise et de plusieurs élus locaux.
Sous le statut de Scop, les salarié·es qui ont investi possèdent au moins 51 % du capital social et disposent de 65 % des votes au conseil d’administration. Ces associé·es participent aux grandes décisions stratégiques en assemblée générale selon le principe une personne = une voix. D’après l’Insee, le taux de pérennité à cinq ans des sociétés adhérentes à la Confédération générale des Scop (CGScop) est de 79 %, contre 69 % pour l’ensemble des entreprises françaises. En neuf ans, le nombre de salarié·es d’entreprises coopératives est passé de 35 000 à 95 000, avec une augmentation de chiffre d’affaires de 120 %. Les secteurs les plus représentés sont le BTP (17 %) et l’industrie (12 %), qui pèsent à eux seuls 50 % du chiffre d’affaires de l’ensemble.
Ingés, cadres, techs : un rôle clef
Comment expliquer cette relative solidité ? « Quand on est à la fois associé et salarié, on interroge les réussites, les échecs, le modèle économique, les compétences, souligne la présidente de la CGScop, Fatima Bellaredj. Les salariés acquièrent ainsi une vision globale du marché, de l’entreprise. C’est un gage de solidité. Mais c’est aussi un apprentissage : quel que soit son rôle, tout le monde doit trouver sa place au sein de la coopérative. ».
Dans la construction de cette synergie, de cette vision de long terme, les ingés cadres et techs ont un « rôle clé » aux dires de Jérôme Mathieu, président de la Fédération des Scop de l’industrie. « Comme ces salariés ont souvent des fonctions d’interface au sein de l’entreprise, ils sont des sources d’information, des facilitateurs pour la communication. Au moment de la reprise, les ingénieurs, cadres ou techniciens peuvent identifier les défaillances techniques, évaluer les marges, connaître les travaux en cours ou ceux qui ont été abandonnés. Par ailleurs, dans les instances de gouvernance qui se mettent en place, ils ont naturellement un rôle en raison de leurs compétences techniques ou d’encadrement. »
Une organisation davantage horizontale
Participer à une Scop, c’est un double engagement : financier, puisque les travailleurs et les travailleuses investissent dans le capital de l’entreprise, mais aussi moral, car il est important d’adhérer au projet social, à la vision qui se construit au sein de chaque coopérative. Là encore, les ingés, cadres et techs doivent s’intégrer dans un fonctionnement qui se veut plus horizontal que dans une entreprise classique. « Ils doivent savoir ne pas prendre toute la place, explique Jérôme Mathieu. Dans le cas d’une reprise d’entreprise, ils peuvent donner un signal de changement, montrer qu’ils sont capables de sortir de leur posture de supérieur hiérarchique pour dialoguer différemment, d’égal à égal. » Mais il n’est pas question non plus, sous prétexte de fonctionnement coopératif, d’avoir des débats qui s’éternisent. « Il faut réussir à construire une cohésion pour que tout le monde puisse trouver sa place. Faire la part entre la décision et sa mise en œuvre. Concilier dialogue et efficacité. »
Les Scop respectent certaines règles concernant le partage de la valeur. La loi stipule qu’au moins 25 % des bénéfices doivent être redistribués au personnel. Dans les faits, cette part s’élève souvent à plus de 40 %. Nelly Protière, de Medippex, abonde dans ce sens : « Les bénéfices sont reversés aux salariés et dans l’outil de travail. Vu qu’il n’y a pas de dividendes versés aux actionnaires, c’est plus motivant pour nous. » Un fonctionnement qui permet de donner du sens au travail et à l’action collective.
Duralex, Scop-ti : des réussites récentes
Les entreprises en difficulté reprises par leurs salarié·es ne forment qu’une petite minorité (8 %) des Scop. Mais les réussites récentes, de Duralex à Scop-Ti (ex Fralib), montrent qu’un chemin existe pour ce genre d’organisation. Pour son financement, Duralex a récolté sans difficulté près de 5 millions d’euros auprès du grand public via des titres participatifs bloqués pendant sept ans. Leurs détenteurs n’entrent pas au capital, mais leur investissement leur assure un rendement, fixé par le conseil d’administration à 8 % par an. Ces quasi-fonds propres peuvent consolider le dossier auprès des banques.
Le succès de l’appel aux particuliers montre deux choses, au-delà du capital sympathie de cette verrerie iconique. Primo, le soutien des Français à ce type de fonctionnement – en 2025, une étude de la Fédération nationale des caisses d’épargne a souligné que « 63% des salarié·es seraient disposés à acquérir des parts dans leur entreprise ». Secundo, la modestie de l’action publique dans le domaine. Souvent, pour racheter une usine, les coûts sont tels que les cotisations du personnel ne suffisent pas. Or, dans le cas de Duralex, la Banque publique d’investissement n’a consenti qu’un prêt de 750 000 euros. En 2025, un rapport de la Cour des comptes pointait ce manque d’engagement : « L’État et les collectivités n’ont pas de vision globale […]. L’élaboration d’une stratégie de soutien au développement de ce mode d’entreprendre se heurte à un portage politique instable, à la faiblesse des instances de gouvernance et à l’insuffisante coordination des acteurs publics. »
Tribunaux de commerce : une exigence de réforme
En 2025, des salarié·es des usines Brandt, Sitek Insulation ou Vencorex ont déposé des offres de reprise en coopérative ; toutes ont été refusées. En mars dernier, lors des Assises du made in France1 organisées par la CGT pour lutter contre la désindustrialisation et porter des projets alternatifs, sa secrétaire générale, Sophie Binet a proposé des pistes de réforme, demandant notamment une représentation des salarié·es dans les tribunaux de commerce et des délais plus longs pour pouvoir faire des propositions de reprise. « L’écosystème de la reprise d’entreprise, des tribunaux de commerce aux administrateurs judiciaires, est plein d’idées reçues sur le sujet, regrette Fatima Bellaredj. On considère parfois que ce sont des entreprises inefficaces ou totalement subventionnées. Leur image est en train de changer, car ça fonctionne. Il est important que la CGT soit engagée pour défendre ce modèle coopératif »
Pour passer l’étape du tribunal, Jérôme Mathieu insiste sur un aspect. « Il est très important de s’y prendre tôt. La solution coopérative est parfois proposée en dernier recours, quelques jours avant la date de dépôt du dossier comme ce fut le cas pour Brandt. Or cela prend des mois pour trouver des solutions financières et constituer un dossier. » À Medippex, les membres de l’association Socoperf sont d’ailleurs confrontés à un nouveau problème : pour compléter leur dossier au tribunal, ils doivent éditer une série de documents administratifs que l’actuelle direction doit mettre à leur disposition. Or, cette dernière n’a pas accédé à leur requête, provoquant une grève le 31 mars. Par ailleurs, il existe d’autres candidats à la reprise de l’entreprise. « Nous sommes disposés à dialoguer avec eux pour voir comment nous pouvons travailler ensemble, précise le délégué syndical, Farid Braïk, mais notre priorité reste le maintien de l’emploi sur le site. » Entre les embûches administratives, la préparation du dossier et les conflits avec la direction, le personnel est engagé sur tous les fronts. Quoi qu’il en soit, Farid Braïk et ses camarades sont déterminés : « On ne lâchera rien. »
1Les Assises CGT du made in France se sont tenues le jeudi 26 mars à Pont-de-Claix (Isère).
