Le vengeur des fosses communes

Sa mère fut victime de la terreur stalinienne de 1948 en Tchécoslovaquie. Comme des dizaines d’autres. Lui n’a rien oublié. Dieu pardonne, pas l’Homme au cœur troué. Les tortionnaires seront retrouvés. Avec ce thriller semi-fantastique, Petra Klabouchová ravive la mémoire enfouie du coup de Prague.

Publié le : 11 · 07 · 2025

Temps de lecture : 5 min

« Cache-toi devant les gens ! » C’est la règle n°1… En cette nuit d’automne 1956, dans une forêt touffue entre la Tchécoslovaquie et l’Allemagne, le froid est terrible. La femme et l’enfant ont peur. Ils fuient… Maman – elle veut qu’il l’appelle ainsi, et il est obéissant – lui a appris les règles, leurs dix commandements, les mantras de leur survie.

« Ne fais confiance à aucun inconnu ! » C’est la règle n°2. Un sifflet déchire le silence et l’obscurité. Puis, le bruit des fusils. Ceux des gardes-frontières.

« Si on t’attrape, tais-toi ! » C’est la règle n°5. Du sang souille les mains de l’enfant. Celui de maman…

« Ne dis ton vrai nom à personne ! » C’est la règle n°6. Alors, il sera juste le Garçon au cœur troué.

« Ne pardonne pas, le pardon n’appartient qu’à Dieu ! » C’est la règle n°10, l’ultime. Oui, maman!… Il deviendra l’Homme au cœur troué, un ange vengeur…

Des événements paranormaux perturbent l’hospice

À Prague, durant les années 2010, la Soignante des mourants s’affaire avec abnégation entre les lits de la maison de retraite Sainte-Anne, mouroir sordide. Des événements paranormaux perturbent l’hospice. Tel ce téléviseur, pourtant débranché, qui continue de déverser les atrocités répressives d’avant la révolution de Velours. Tous ces phénomènes étranges convergent vers la même résidente, une vieille folle au passé obscur, qui entend des voix, que l’on découvre couverte de sang, mais sans aucune plaie…

Et puis il y a la Chercheuse de tombes. « Allez à Ďáblice, voir le fossoyeur », lui glisse-t-on. Elle ira. Ďáblice, c’est le cimetière de toutes les horreurs. Et le fossoyeur n’est autre que l’Homme au cœur troué. « Personne ne doit connaître ta cachette ! » C’était la règle n°8…

Étoile montante du polar tchèque

Première traduction francophone de Petra Klabouchová, étoile montante du polar tchèque, Près du mur nord démontre avec éclat la vitalité de la littérature noire, sa capacité à sortir des sentiers battus. Avec, toujours, la volonté de dresser un état des lieux du monde, d’agiter les ombres du passé, si peu reluisant soit-il : « Trouver assez de courage pour ne permettre à personne d’oublier » (p. 394)…

Le mur auquel le titre fait référence borde Ďáblice, côté nord. Il est longé de fosses communes. Combien d’hommes, de femmes et d’enfants anonymes ensevelis dans ce « dépotoir de gêneurs » (p. 391) ? De fantômes humains en provenance de l’enfer carcéral de Pankrác… 

Une dénonciation sans preuve suffit

En Tchécoslovaquie, le « coup de Prague », en 1948, sonne le glas de la IIIe République. Un outil de terreur se met en branle pour broyer les opposants, réels ou supposés, au nouveau régime. À l’arbitraire des arrestations répondent les tortures, physiques et psychologiques. Une dénonciation sans preuve suffit, voire une simple rumeur. C’est dans les cachots de la prison de Pankrác que le totalitarisme essore ses victimes. Des femmes surtout. Et malheur si leur ventre abrite un embryon. Ce fruit, s’il parvient à maturité, leur sera confisqué. Abstraction humaine balayée par le vent de l’Histoire. On n’a jamais su leur nombre exact, encore moins leur effroyable destinée. Ils furent surnommés les « enfants du régime »…

L’Homme au cœur troué était l’un d’eux. Dans des archives, ses dossiers noirs, il déniche des noms de tortionnaires, désormais vieillards respectables. « Ce n’est pas un péché de mentir aux méchants » (Règle n°9). Gardien des morts et sentinelle de la mémoire, il les traque, les persécute, les exécute. Au nom des mamans. Les siennes, et celles de tant d’autres gosses… Mais toute quête ne s’effectue pas sans douleur. Même le sang des barbares a un prix… « Quelle est la source du mal ? […] On est d’abord victime, puis on devient bourreau. […] On devient celui qu’on haïssait » (p. 225)… La structure narrative, remarquable, nous révélera peu à peu les liens qui unissent l’Homme, la Soignante et sa patiente possédée, ainsi que la Chercheuse…

Une plume sombre qui flirte avec le gothique 

Petra Klabouchová, dont la plume sombre flirte volontiers avec le gothique dans les scènes à Sainte-Anne, explore les plaies et bosses des non-dits de son pays. Dans une postface, coda glaçant, elle précise que seule la partie contemporaine – les périples de l’Homme au cœur troué et de la Soignante des mourants – relève de la fiction. Pour le reste, notamment le contenu des dossiers noirs, elle a « puisé dans les témoignages directs, les confessions, les écrits officiels et les lettres personnelles ». Jusqu’à ce jour, personne n’a été condamné pour les monstruosités qu’elle évoque. « Une enquête approfondie […] n’a pas permis de découvrir des faits justifiant d’entreprendre des poursuites judiciaires contre une personne précise » (p. 397). « Toute mention de justice et de fin heureuse n’est qu’une fiction littéraire », conclut-elle, amère. S’ensuit une liste nominative de 57 victimes avérées.

Près du mur nord est un voyage oppressant, avec le deuil et la transmission pour bagages. Le livre achevé, les voix des morts nous obsèdent, entêtantes. L’autrice a la rage digne. Elle dédie son roman aux femmes dont les récits de courage, de force et de patriotisme ont disparu dans le silence de l’oubli…

  • Petra Klabouchová, Près du mur nord, Agullo, 2025, 416 pages, 22,90 euros. Traduit du tchèque par Barbora Faure.
Serge Breton

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