Regard sur la gloire définitive d’Artemisia Gentileschi

Le musée Jacquemart-André expose une quarantaine de tableaux de cette artiste sans pareille, qui a su en son temps mener sa barque avec génie, aussi bien dans son existence que dans son œuvre.

Publié le : 11 · 07 · 2025

Temps de lecture : 4 min

Artemisia Gentileschi, Suzanne et les Vieillards (1610), Huile sur toile,170 × 119 cm, Pommersfelden, Kunstammlungen Graf Schönborn.

Akg-images/MPortfolio/Electa

C’est sous le fort beau titre d’« Artemisia, héroïne de l’art » que le Musée Jacquemart-André, qui dépend de l’Institut de France, offre à ses visiteurs un assez large éventail de l’œuvre peint de cette artiste qui connut déjà, de son vivant, de Rome à Florence et bien au-delà, jusqu’en Europe, la plus juste renommée.

Artemisia naît à Rome le 8 juillet 1593. À 16 ans, elle entame une formation artistique, d’emblée prometteuse, dans l’atelier de son père, le peintre Orazio Gentileschi. Un an après, sa première toile signée, Suzanne et les Vieillards (voir illustration) révèle sa maîtrise, au service d’un talent prodigieux. Le 6 mai 1611, Artemisia est violée par un ami de son père, le peintre Agostino Tassi.

Cruellement interrogée jusqu’à la torture

Du 2 mars au 28 novembre 1612 se tient le procès, intenté par Orazio Gentileschi à l’homme qui a violé sa fille. Laquelle, lors de l’enquête préalable, a été cruellement interrogée, jusqu’à la torture. Mais Artemisia a maintenu ses accusations contre Tassi. Ce dernier est condamné à un an de prison et à l’exil de Rome. Une sentence qui ne sera pas exécutée…

En un geste de vengeance symbolique, Artemisia peint Judith décapitant Holopherne (musée de Capodimonte, Naples). La scène, dans ce tableau célèbre, est représentée avec une violence sans merci. Au cours même du procès intervient le mariage d’Artemisia, arrangé par son père avec Pierantonio Stiattesi, apothicaire et peintre de petit talent. Cinq enfants naîtront de cette union. Seule une fille, née en 1617, atteindra l’âge adulte.   

Première femme admise à la guilde des peintres

En 1613, le couple s’installe à Florence où, Artemesia, six ans durant, exécutera des commandes pour la puissante famille Médicis. Première femme à être admise à la guilde des peintres, elle entretient une liaison avec un noble florentin, Francesco Maria Maringhi. Criblés de dettes, Artemisia et son mari finissent par retourner à Rome, où elle reprend contact avec son père. La haute société romaine lui commande portraits et peintures d’histoire. 

À Venise, elle fréquente les académies littéraires

En 1621, les archives romaines mentionnent Artemisia comme « cheffe de famille » d’un foyer comprenant sa fille et deux domestiques. Un an après, elle vit séparée de son mari, qui part à Gênes. De 1626 à 1629, elle séjourne à Gênes et à Venise, où elle fréquente les académies littéraires et rencontre Simon Vouet et Nicolas Régnier, maîtres peintres qui se situent, comme elle, dans la postérité du Caravage (1571-1610), qui fit école sans l’avoir voulu.

Figures grandeur nature et savant clair-obscur

Le caravagisme se caractérise, notamment, par le réalisme cru de figures grandeur nature (un peu comme les gros plan du cinéma) surgies d’un savant clair-obscur. Les tableaux présentés s’avèrent d’une beauté renversante, qu’il s’agisse de son Autoportrait en joueuse de luth (1614-1815), qu’il est loisible de comparer, sur place, avec le portrait d’Artemisia par son ami Simon Vouet (vers 1622-1626) ou de saisissantes compositions d’Artemisia, telles l’Allégorie de l’inclination (1615-1616) ou Vénus endormie (1626), qui glorifient le corps féminin. 

Artemisia Gentileschi, Yaël et Siséra (1620), huile sur toile, 93 × 128 cm.

« Le cœur d’un César dans l’âme d’une femme » 

Mis en regard avec des œuvres d’Orazio Gentileschi ou du Caravage, les tableaux d’Artemisia affirment sa singularité avec éclat. Des œuvres comme Yaël et Siséra (1620) et Esther et Assuérus (vers 1656), par exemple, en disent long sur sa vision du face-à-face entre l’homme et la femme. L’exposition rend donc un fier hommage à une femme, artiste d’exception, qui sut s’émanciper en un temps peu favorable à son sexe. N’a-t-on pas dit qu’elle avait « le cœur d’un César dans l’âme d’une femme » ?

Admirée et respectée par les grands esprits de son temps 

Artemisia Gentileschi s’éteint à Naples en 1656, après avoir peint, sa vie durant, entre autres, pour le vice-roi d’Espagne et le roi d’Angleterre Charles Ier. Elle fut admirée et respectée par les grands esprits de son temps, tel Galilée. 

Jusqu’au 3 août au musée Jacquemart-André, 158 boulevard Haussmann, Paris 8e.

Jean-Pierre Léonardini

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