Le conte de fée (de faits?) débute ainsi: « Gouv avait mal au cou, mal au dos, mal au cul… » Le ton est donné, pour ce qui constitue, ni plus ni moins, une authentique déflagration dans le paysage éditorial : 2 500 pages en tout, sans un poil de graisse, ivres d’une plume survoltée. Benjamin Dierstein l’a fait.
Sa trilogie Sombre France force le respect par son ambition : radiographier, géopolitique incluse, la fin des années Giscard et le début du règne Mitterrand. « Rien de ce qui suit ne s’est pas passé de cette façon, prévient-il en préambule. Tout aurait pu se passer de cette façon. Et pourtant, rien… » Pari gagné.
Quatre flics, quatre profils
Acte 1: Bleus, blancs, rouges (le pluriel est sournois…). Printemps 1978. Ils sont quatre… D’abord, Jacquie Lienard et Marco Paolini, que tout oppose, fraîchement émoulus de l’école de police. Elle rejoint les Renseignement généraux (RG), lui la Brigade de recherche et d’intervention (BRI)…
Le troisième est le brigadier Jean-Louis Gourvennec, traumatisé par la mort d’un collègue à l’ombre des barricades de Mai 68, qui infiltre un groupe proche d’Action Directe.
Et puis il y a Robert Vauthier, mercenaire et barbouze, qui ne se plaît qu’en eaux troubles, bien décidé à régner sur les nuits torrides parisiennes. Sur fond de secousses en Centrafrique et de vagues terroristes, commence leur danse du diable…
Prince pervers de la jet-set
Acte 2: L’Étendard sanglant est levé (et il saigne…). Janvier 1980. Geronimo. Ce nom affole les tenants du pouvoir et les forces de l’ordre de la République. Un trafiquant d’armes formaté par les Cubains et les Libyens. Le vrai visage du terrorisme ?
Plus rivaux que jamais, Jacquie Lienard et Marco Paolini le traquent. Mais qui se cache réellement derrière ce nom d’apache ? Jean-Louis Gourvennec, dans sa mission d’infiltration, semble l’approcher… Robert Vauthier, désormais prince pervers de la jet-set, va jouer les trouble fêtes… La France s’enlise dans la crise, les actes sanglants de Carlos font la une des médias, et quatre destins s’enfoncent dans leur nuit.
Une ancienne moudjahida du FLN
Acte 3: 14 Juillet (défaite nationale ?). Juillet 1982. François Mitterrand crée une cellule antiterroriste qui regroupe les plus fins limiers du GIGN, de la Police judiciaire et des RG. Dont les antagonistes Jacquie Lienard et Marco Paolini. Jean-Louis Gourvennec, lui, convoie des explosifs pour le compte de groupuscules d’extrême gauche. Et le masque de Robert Vauthier tombe enfin…
L’ombre insaisissable de Geronimo se fond avec celle de Khadidja Ben Bouazza, une ancienne moudjahida du FLN. Les flammes de Beyrouth dansent dans la ligne de mire. Quatre trajectoires convergent vers le pire, qui ne les épargnera pas. L’apocalypse, ici et maintenant. Le bleu tirait sur le vert. Le blanc avait jauni. Le rouge avait viré au bordeaux…
Les marionnettes ne sont pas celles que l’on croit
Les crocs dehors, « comme un chien sur un bout de bois », Benjamin Dierstein déploie les tentacules vertigineux de sa symphonie noire et tumultueuse… « La vérité elle-même n’est qu’une valeur particulière. » En plaçant en exergue du premier tome cette citation de Nietzsche, Benjamin Dierstein, né en 1983, dévoile son propos : narrer, du point de vue de quatre personnages fictifs, le tumulte de son monde. Dans son théâtre obscur, les marionnettes ne sont pas celles que l’on croit.
Les seconds rôles s’imposent, loin de toute figuration. Ils ont pour nom Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Charles Pasqua, Gaston Defferre, Jean-Marie Le Pen, Jacques Vergès, Pierre Goldman, Robert Boulin, Pierre Bérégovoy, Jean-Bedel Bokassa, Jacques Mesrine, Alain Delon, Yves Mourousi, Bernard Tapie… Excusez du peu, et, bien sûr, liste non exhaustive…
Un titanesque travail de recherche
Jonglant entre la fiction et le réel, cette fresque historique – et résolument hystérique – se revendique ouvertement de l’immense écrivain américain James Ellroy, auteur notamment du Dahlia noir et de L.A. Confidential. Même récit saccadé, entrecoupé de coupures de presse, de rapports de police ou d’écoutes téléphoniques, de fiches de RG et autres documents administratifs…
Le rythme est hypnotique, le fleuve gronde, emporte tout, charriant des monceaux de haine, de douleurs et de chagrins, de trahisons et de meurtres, de coups fourrés ou de coups pourris. Toute morale est brouillée par la raison d’État… Et on reste confondu par la richesse des détails concernant les faits évoqués. Des annexes, à la fin de chaque volume, témoignent d’un titanesque travail de recherche, sans jamais empiéter sur le déroulement de l’action.
Un sens de la réplique à l’ironie mordante
Alors oui, 2 500 pages. Mais il suffit de se laisser couler dans les premières phrases pour être emporté par le torrent des mots. Benjamin Dierstein est un dialoguiste hors pair, avec un sens de la réplique à l’ironie mordante qui fait mouche. En fin de parcours, il réussit le miracle casse-cou de réunir tous les fils des sous-intrigues (et elles sont légion !) amorcées dès le premier opus… Chapeau, l’artiste !
La trilogie Sombre France résonne de bruit et de fureur, ruisselle d’alcool, de coke, de sang et de sperme. Mais elle se termine par… une déclaration d’amour. La plus belle et la plus épurée de tous les temps.
Bleus, Blancs, Rouges, vient tout juste de se voir décerné le prix Mystère de la critique 2026, une des plus importantes récompenses liées au polar, attribuée par des journalistes et chroniqueurs spécialisés.
- Benjamin Dierstein, Bleus, Blancs, Rouges, Flammarion, 2025, 763 pages, 24,50 euros. Réédition en poche en 2026 chez Folio Policier, 12 euros.
- Benjamin Dierstein, L’Étendard sanglant est levé, Flammarion 2025, 881 pages, 24,50 euros
- Benjamin Dierstein, 14 Juillet, Flammarion, 2026, 838 pages, 24,50 euros.
