Le premier roman de Timothée de Fombelle, Tobie Lolness, est paru en 2006. Tobie, c’était un enfant de 7 ans, avec la particularité qu’il « mesurait un millimètre et demi, ce qui n’était pas grand pour son âge. Seul le bout de ses pieds dépassait du trou d’écorce. Il ne bougeait pas. La nuit l’avait recouvert comme un seau d’eau. Tobie regardait le ciel percé d’étoiles. Pas de nuit plus noire ou plus éclatante que celle qui s’étalait par flaques entre les énormes feuilles rousses. »
Faire un grand et gros roman d’aventure à destination des jeunes n’est pas exceptionnel. Mais celui de Timothée de Fombelle révèle un vaste imaginaire bien proche de l’enfance, en initiant une épopée dont les personnages, lilliputiens, ne font pas plus de deux millimètres, et qui résident « dans un grand chêne, l’arbre », véritable « arbre univers » en danger. Ce n’est pas par hasard si Tobie Lolness a reçu une multitude de prix, dont le Grand prix de l’imaginaire 2007 dans la catégorie « roman pour la jeunesse ». Maître de l’imaginaire, il n’a pas, pour autant, oublié le réel : il peint sans complaisances les angoisses de notre civilisation à travers cet arbre d’où ressurgissent les tracas de notre temps…
Elle veut devenir dactylo, et doit s’entraîner
Par la suite, Timothée de Fombelle a écrit bien d’autres récits et sagas. En 2026, il livre La Vie entière, un tout petit roman, une jolie poignée de pages à destination des adultes.
Claire est une jeune fille, âgée de 19 ans en 1942. Elle veut devenir dactylo, et doit s’entraîner. On lui propose de taper sur « sa machine à écrire Royal avec quarante-neuf touches » pour un homme plus âgé, chef d’un réseau de résistance dont le pseudonyme est Blanche.
Tous les jours, à 17 heures, Blanche arrive, dicte des textes et lui donne les consignes. Résistante, elle le devient : elle accompagne Émile – 14 ans – à la gare, il sera un bon messager. Et chaque mois, elle part à Joinville récupérer des faux papiers que Rosine, marchande de légumes et d’herbes, fabrique dans sa cuisine. Chaque jour, elle fait de plus en plus de choses : « Passer la ligne à Moulins, en train avec deux petits chiens rasés aux pattes pour distraire la police, et un carton de faux papiers. Aller au théâtre, déguisée comme une dame, avec Armand ou Bonvilliers à mon bras. Courir Paris et glisser des lettres sous des portes. Entrer dans des appartements déserts pour prendre des paquets, et crever de peur pour un pigeon qui s’envole. »
Une évasion fabriquée de souvenirs d’hier et d’aujourd’hui
Mais un jour, sans l’avoir prévenue, Blanche ne vient pas. Blanche, dont elle est secrètement et follement amoureuse. Elle sait le danger, elle craint l’arrestation. Elle sait qu’il « ne faut rien écrire. Ne laisser aucune trace derrière moi. Quitter l’appartement. Disparaître s’il ne vient pas. C’est la règle. Mais je reste là », précise-t-elle. Avec une singulière urgence, elle se remet face à sa machine, tape et tape encore, et la machine fait, cette nuit-là, « un bruit de machine à coudre, ou de mitrailleuse bien huilée ».
Elle raconte sa vie, sa vie passée mais plus encore sa vie future, vie rêvée avec cet homme qu’elle aime, avec l’enfant qui s’appellerait Paul, ou Simon : « J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les inventee » et « je mets ensemble le passé et l’avenir. Je ne fais pas le tri. Je gagne du temps sur la nuit », précise-t-elle. Elle raconte sa vieillesse sereine : « Les années auront passé. Je reparle de cela avec lui. Tu te souviens ? C’était l’hiver. Tu ne savais pas pour moi. J’ai eu peur cette nuit-là. Tu ne savais même pas que je t’aimais. Tu devais arriver à cinq heures du soir. J’ai attendu jusqu’au matin. » Elle écrit sa vie entière, une vie entière d’amour, de désir, une évasion fabriquée de souvenirs d’hier et d’aujourd’hui avec juste… les mots justes. Malgré l’absence, les maux de l’oubli, Claire et Blanche resteront comme des grands résistants, forts de leurs intériorités et de leur vitalité.
Du minuscule Tobie Lolness jusqu’à la résistante Claire, Timothée de Fombelle tisse une ode aux histoires, à l’imaginaire, à la littérature.
En quête de la vie d’un ami, d’un camarade décédé
Le premier roman de Daniel Bourrion, Le pays dont tu as marché sur la terre est aussi un texte contre l’absence et l’oubli. Le narrateur revient du temps et sur les lieux de son enfance : « Je ne sais par où commencer, cela remonte au loin, suffisamment pour avoir laissé à quelques décennies tout le loisir de mâchouiller le peu qu’il reste de l’époque et tout autant de nous. Je ne parviens à notre passé commun qu’en empruntant cette route, puis les virages qu’elle déroule avant de se cogner dans le hameau inaugural, une simple jetée de maisons basses et grises le long d’un bitume à gravier virevoltant, dont l’été concocte une soupe de grumeaux qui pétillent sous les roues, les garde-boues. »
Il est en quête de la vie d’un ami, d’un camarade décédé, d’une altérité qu’il a longtemps côtoyée. Il veut installer un dialogue avec lui, mais toute la difficulté est que cet autre s’est inscrit dans un effacement social, « une absence progressive avant que d’être permanente ». Il disparaît petit à petit. Difficile d’accrocher des souvenirs lorsque l’on s’aperçoit, de surcroît, il n’y eut jamais vraiment d’échanges : restent quelques heures d’ennui, du presque rien, la même école, le même collège, les concours de pets et de rots, un je ne sais quoi de déclassement et surtout une terre qu’il vaut mieux quitter : « Le hameau dont je parle, le tien, une poignée de vies et autant de maisons dont beaucoup délabrées, les vies à reflet des bâtisses, ne dure pas non plus puisque j’en sors filant et toujours étonné de m’en être tiré intact. » Les chemins se sont éloignés, « chacun sur sa voie, sans croisements ». Alors, pour ne pas laisser disparaître l’ami, pour ne pas oublier d’où l’on vient, pour vivre sans trahir, Daniel Bourrion fait appel aux outils adéquats : les mots.
- Daniel Bourrion, Le pays dont tu as marché la terre, Héloïse d’Ormesson, 2025, 128 pages, 16 euros.
- Timothée de Fombelle, La Vie entière, Gallimard, 2026, 80 pages, 10 euros.
- Et du même auteur, pour les jeunes et les moins jeunes : Tobie Lolness, tomes 1 et 2, Folio, 2006-2007, 9,9 euros.
