Finances publiques, alerte agent·es en danger

La CGT-Finances publiques dénonce l’intensification inquiétante des risques psychosociaux pesant sur les agent.es de la DGFIP, soumis à des restructurations permanentes : suicides et tentatives de suicide se multiplient.

Publié le : 24 · 04 · 2026

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Babouse

Le 10 mars, la Cour administrative d’appel de Toulouse a confirmé un jugement de 2024 du tribunal administratif de Montpellier : le suicide d’une fonctionnaire de la direction départementale des finances publiques des Pyrénées-Orientales, en 2017, est bel et bien imputable au service. C’est ainsi le 4e suicide, en onze ans, qui est officiellement relié au contexte de travail. Cette décision, importante, intervient alors que depuis un an, les organisations syndicales alertent la hiérarchie de la Direction générale des finances publiques (DGFIP) sur le nombre anormalement élevé d’évènement de ce type. En 2025, 20 agentes et agents se sont suicidés et 19 ont tenté de le faire, des jeunes comme des anciens, sur tout le territoire. À la fin du 1er trimestre 2026, deux suicides et huit tentatives supplémentaires avaient déjà été déclarés. Selon la CGT, le recensement est probablement en deçà de la réalité, l’administration n’étant pas systématiquement informée de ces faits.

Aux premières alertes syndicales, au printemps 2025, la direction a réagi en niant que ces suicides intervenus hors du lieu et des horaires de travail puissent la concerner. « Pour qu’il y ait reconnaissance en tant qu’accident du travail, il faut saisir la justice, déplore Didier Laplagne, responsable de la santé au sein du bureau national de la CGT-Finances publiques. Les agents ou les familles des défunts le font rarement. » Un autre responsable national de la fédération, Olivier Villois, estime que ça ne doit pas justifier l’inaction de l’employeur. « Évidemment qu’un suicide est multifactoriel. Mais si un collègue n’est bien ni chez lui ni au travail, il n’a aucune branche à laquelle se rattraper. C’est pourquoi nous insistons très lourdement sur ce sujet. Mais la direction, pendant très longtemps, a ignoré nos alertes. »

Une enquête du Monde oblige la DGFIP à réagir

Il aura fallu que Le Monde publie une enquête sur cette vague de suicides, en juin 2025, pour que la DGFIP s’empare du sujet. En juillet, un plan a été présenté. La direction s’est engagée, en particulier, à ce que chaque suicide ou tentative fasse l’objet d’une enquête, même si l’évènement est survenu hors du lieu et des horaires de travail. Un plan conséquent de formation des encadrant·es au repérage et à l’accompagnement des personnes en difficulté est lancé. En parallèle, la DGFIP passe un contrat avec un service de santé mentale que pourront consulter les agent.es. Le plan, jugé insuffisant et rejeté par toutes les organisations syndicales, est appliqué depuis la rentrée de septembre. « Il s’agit de s’occuper individuellement des agents, mais on ne touche pas à l’organisation du travail qui, selon nous, est une cause de cette vague de suicides, résume Olivier Villois. Nous vivons des restructurations permanentes depuis 2019. »

La DGFIP gère les comptes de l’État, des hôpitaux publics et des collectivités territoriales. Elle élabore le droit fiscal, calcule, recouvre et contrôle les impôts nationaux et locaux. La lutte contre la fraude fiscale, placée au rang de priorité budgétaire par le gouvernement, c’est elle. La mise en œuvre de primes exceptionnelles, leur contrôle et le « SAV » auprès des usagers, c’est elle. Ses missions s’étendent, mais ses moyens rabougrissent.

« Plan social » sans licenciements

Les effectifs, qui oscillaient entre 130 000 et 140 000 agents en 2008, ont dégringolé à moins de 94 000 fin 2024. « C’est un énorme “plan social”, mais sans licenciements », décrit Olivier Villois. Dans son budget 2026, l’État prévoit encore la suppression de 550 postes, toujours sans licenciements, et alors qu’environ 3 000 postes seraient actuellement vacants, selon la CGT. « Énormément de services ont fermé, indique Didier Laplagne. Et maintenant, il s’agit de supprimer les antennes locales et de concentrer les services départementaux dans les villes préfectures. » La direction justifie ces restructurations par les gains de productivité permis par la déclaration d’impôt en ligne, le prélèvement à la source, les outils informatiques et l’intelligence artificielle. Certes, commente Olivier Villois, « ça existe. Mais cela engendre aussi un important travail de contrôle ».

Surcharge et intensification du travail, restructuration permanente : « Les agents débordent de travail et ont le sentiment de ne plus réussir à remplir correctement leurs missions. Selon un observatoire interne, 34 % déclarent un niveau de stress entre 8 et 10, c’est-à-dire la fourchette la plus élevée. C’est phénoménal. Mais nos décideurs savent qu’ils peuvent compter sur un sens du service public particulièrement puissant », constate Didier Laplagne. Quitte à passer en force. L’un des derniers exemples en date a été la dématérialisation complète des déclarations de patrimoine immobilier, associées à un contrôle par l’IA sur les parcelles loties. « Il y a toujours un gap entre ce que l’on imagine de nos nouveaux outils informatiques et leur appréhension par les usagers témoigne Philippe Gory, représentant CGT en “formation spécialisée” (ex-CHS) en Dordogne et à l’échelle nationale. Cela engendre énormément de travail. On savait ne pas en avoir les moyens, mais Bercy en avait fait une priorité absolue. Les demandes par SMS, mail, téléphone aux guichets ont explosé. Les dégâts sont énormes dans les services : grosses tensions entre agents, heures sup’, risques psychosociaux. D’autant qu’il y a une forme de brutalité assumée dans le changement. »

En mode France Télécom

Brutalité également dans la restructuration des services départementaux et des mobilités. «Avec la fermeture des agences de proximité, on contraint les agents à des mutations, parfois loin de chez eux, ou bien à travailler pour une maison France services, sans contact avec le public, alors que c’est essentiel », constate sur le terrain Philippe Gory. L’opération est d’autant plus délicate que les agent.es sont désormais recrutés – ou pas – par les directeurs départementaux eux-mêmes, sur CV et lettre de motivation. Finie, la mobilité gérée à l’échelle nationale sur critères objectifs de priorité. « Cela provoque énormément d’insécurité pour les personnels », estime Didier Laplagne. « Et ça laisse plus de place à l’arbitraire, voire à un management toxique », ajoute Philippe Gory.

« Nous estimons avoir à faire, au niveau de certaines directions, à des techniques de management proches de celles utilisées chez France Télécom, utilisant la théorie de la “courbe du deuil” », explique Olivier Villois. La « courbe du deuil », ce sont les étapes émotionnelles par lesquelles peut passer un individu confronté à un bouleversement : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Ainsi des changements brutaux visant à atomiser les collectifs de travail poussent des individus vers la sortie, avec des résultats dramatiques. « Pour une partie de l’échiquier politique, il y a toujours trop de fonctionnaires dans l’administration fiscale, avec la tentation de privatiser, poursuit le responsable CGT. Mais on voit bien, avec la dernière campagne de lutte contre la fraude fiscale, que si on avait vraiment les moyens de remplir nos missions, les caisses de l’État seraient mieux remplies. »

Marion Esquerré

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