Dans les failles du monde

Sorj Chalandon suit les pas d’un jeune marginal, Kells, dans les engagements des années 1970. Quant à Pierre Tartakowsky, il nous entraîne dans l’univers des poupées reborn, ces bébés en silicone aussi ultraréalistes qu’inquiétants.

Publié le : 16 · 01 · 2026

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Il y a bien plus de cinquante nuances dans la façon d’aborder la fiction. Mais aux deux extrémités de ce nuancier, se découvre soit l’auteur qui puise dans sa vie la matière du roman, soit celui qui donne à voir le réel sans jamais avoir l’air d’impliquer son vécu.

Dans Profession du père, en 2015, Sorj Chalandon, journaliste au Canard enchaîné et ancien de Libération, racontait la vie de la famille Choullans, le sentiment de trahison que le père avait ressenti lorsque de Gaulle avait rendu l’Algérie aux Algériens, ce père qui se prétendait le conseiller privé du général. Alors le fils, Émile, 12 ans, était chargé de liquider le traître président, bien évidement en toute confidentialité… En attendant le temps venu, il s’agissait de peindre OAS sur les murs, de s’entraîner physiquement – faire des pompes en pleine nuit –, d’envoyer de secrètes lettres de menaces en tout genre… Un père mythomane, donc – il avait aussi été agent secret, footballeur, parachutiste, pasteur… –, violent, d’extrême droite, raciste. Mais il restait le père, « mon père, ce héros ». Il aura fallu beaucoup de coups et quelques années pour qu’enfin Émile se guérisse un peu, comprenne qu’avec sa mère, ils étaient deux silences en présence d’un animal.

Avec pour tout bagage un billet de 100 francs

Dix ans plus tard, dans Le Livre de Kells, le père n’est nommé que « l’autre ». Ce repoussoir conduit le jeune de 17 ans, se faisant dorénavant appelé Kells, dans la rue, avec pour tout bagage un billet de 100 francs  à l’effigie de Pierre Corneille, quelques rêves typiques des années 1970 : Ibiza, Katmandou… Mais le voyage se limite à arpenter la rue, à apprendre à voler pour manger, à dormir sous les ponts, à se défendre, au fil d’une errance hallucinée sous LSD et petits bobs au noir : « J’ai été nettoyeur de poubelles dans une clinique de banlieue, trieur de fiches de restaurant aux Œuvres universitaires, plongeur dans un restaurant grec, peintre de vitrines de Noël, laveur de carreaux dans une école maternelle, livreur pour un chapelier, nettoyeur de matériel de construction, vigile dans un garage, réceptionniste de nuit dans un hôtel, terrassier. Un jour, deux, une semaine, jamais plus. Payé de la main à la main en liquide. Billets, pièces, casse-croûte, paire de chaussures usagées, une autre forme de mendicité. » 

C’est assurément la partie la plus sombre du récit. « J’ai marché le jour, la nuit, sous le vent du nord et dans le froid. Je me suis réfugié au cœur du pire. Un parking gelé, une décharge à ordures, une vespasienne. Mes pieds étaient brûlés. Ma peau lacérée. Mon ventre, dévoré par le mépris de moi-même. » Un récit que l’époque éclaire, le temps des cerises de Mai 68 et de ses suites… Alors Sorj Chalandon raconte la communauté des militants, l’engagement, la Gauche prolétarienne, la fraternité, les combats contre Ordre nouveau, le racisme, pour les immigrés, les manifs… Reste la haine de « l’autre » (le père), les espérances suivies de près par les désillusions,  beaucoup de naïvetés et plein de sincérité… Le Livre de Kells est le récit précis, argumenté, d’une génération, de ses rêves et ses égarements, mais toujours au service du collectif.  Passionnant.

« Un SUV garé de guingois »

Puppets show est le 7e roman de Pierre Tartakowsky, qui fut rédacteur en chef d’Options et est président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme. Dans chacun de ses livres, l’auteur donne à voir les défaillances du monde, jouant avec les milles facettes de la fiction pour mieux cerner le réel : le réchauffement climatique (Chaudes larmes), une jeune mère ayant noyé son bébé (L’Enfant de sable), un conte géopolitique fort à propos sur l’absurdité de la réalpolitik (La Guerre des ânes), l’utilisation de la Shoah dans la société du spectacle (Ghetto Park), etc. 

Puppets show n’échappe pas à cette salvatrice démarche : ce spectacle de marionnettes, ou comédie de poupées, démarre sur le parking de Walmart à Austin, Texas. Arthur Bloom, jeune flic, « avance, un pas après l’autre, dans l’alignement impeccable des carrosseries lustrées, attentif à la plus petite anomalie, au moindre indice de désordre. Il commence toujours par inspecter les places réservées aux handicapés, histoire de vérifier que nul conducteur n’en profite indûment et voilà que, juste devant lui, il repère un SUV garé de guingois, véritable contrepoint à l’alignement général. Il se rapproche. Après, tout va très vite et se mélange dans sa tête ». Car sur la banquette arrière, « il finit par distinguer une forme »: un « bébé couché là », qui « doit avoir trois, quatre mois au maximum, et, s’il n’est pas mort déshydratée avec la chaleur et les vitres fermées, c’est un miracle ». 

« Les poupées sont un de nos visages »

Un coup de matraque fait éclater la vitre Sécurit et Arthur, accompagné par le « hurlement de l’antivol, l’aboiement d’un chien » et « les cris des badauds », sauve l’enfant : « on le filme, lui, l’enfant, le sauvetage… un héros. Un foutu héros, voilà ce que je suis », se dit il. Mais vite, il constate que « le bébé n’a pas été abandonné par des parents indignes et sa vie n’est pas, n’a jamais été en péril : c’est un reborn ». Alors, poupée ou réel bébé ? Qu’en pense Barbara, qui organise un séminaire de pleine conscience sur l’univers reborn, la journaliste Allison, l’avocat Lou Van Haalpert, le substitut Robert Hanson, le shérif et le maire (qui se détestent), l’ex-flic Paxston, Dieu, Freud ? Et que pensent-ils du corps de femme découvert dans le coffre ? Ils savent que le reborn « nous inscrit dans un monde plus simple que le nôtre : celui de l’enfance, avec ses passions et ses émotions. Les poupées sont un de nos visages. Vieilles comme l’humanité, elles ont évolué avec elle, disons qu’elles ont toujours plus ou moins témoigné de ses évolutions. C’est aussi le cas des reborn. Leur hyperréalisme, à la fois fascinant et effrayant, est sans doute un reflet, parmi d’autres, d’un monde  lui-même fascinant et effrayant ». 

Qui, d’ailleurs, peut assurer qu’il n’y a qu’une seule vérité, et, si une seule vérité se vérifiait, qui pourrait admettre que tout-un-chacun en a le même vécu ? N’y a-t-il pas plusieurs populismes s’affrontant, chacun défendant sa vérité correspondant à sa légitimité populaire, et à ses intérêts ? À chacun sa vérité ? En ces temps ou un Trump peint son réel aux couleurs des rentes espérées, où les fake news se démultiplient, Puppets show est un roman d’intérêt général : de la fiction à « très très bon escient » à lire goulûment dans une lecture enjouée…

  • Sorj Chalandon, Le Livre de Kells, Grasset, 2025, 384 pages, 23 euros.
  • Pierre Tartakowsky, Puppets Show, Édita, 2025, 238 pages,  18 euros.
Jean-Marie Ozanne

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