2025 fut l’année des 80 ans de l’iconique Série noire. La publication de Les Femmes de la Série noire s’inscrit dans la célébration de cet événement. Un travail qui porte la marque de Natacha Levet, enseignante-chercheuse à l’université de Limoges, spécialiste du roman noir français et des fictions criminelles, et de Benoît Tadié, professeur de littérature américaine à l’université Paris-Nanterre, expert du film noir américain et du roman policier international. Ces deux érudits, qui n’en sont pas à leur coup d’essai dans l’exégèse du polar, nous gratifient cette fois d’une étude centrée sur la période 1945-1977 – celle de Marcel Duhamel, le père fondateur de la célèbre collection.
Comme son titre l’indique, l’objet de l’ouvrage est de mettre en valeur le rôle déterminant des femmes dans l’émergence d’un catalogue de romans étiquetés « plutôt pour hommes », avec des histoires de durs-à-cuire prompts à dégainer un flingue ou à jouer des poings.
Leur essai se compose de deux parties. La première, due à Natacha Levet, revient sur la genèse et les trois premières décennies de la Série noire. Bien avant la féminisation des métiers de l’édition – aujourd’hui, à une écrasante majorité, on trouve des éditrices, des directrices de collection, des attachées de presse… – il appert que, pour faire tourner la machine autour du ponte Marcel Duhamel, les femmes sont omniprésentes à tous les postes, du secrétariat à la lecture des manuscrits.
Celle qu’il faut citer en premier est, sans aucun doute, Germaine Gibard. On doit à cette dessinatrice – et future épouse de Duhamel – le design de la fameuse couverture noire au liséré blanc et au lettrage jaune. Une sobriété aux antipodes de ce qui était en vigueur dans les collections populaires de l’époque.
En fouinant dans les archives de la maison Gallimard, Natacha Levet a par ailleurs découvert le rôle primordial des femmes dans un moment essentiel du processus éditorial : l’acquisition des droits des textes américains. Car, avant qu’un roman traverse des frontières et des océans, il faut des tractations. Derrière cette évidence, il y a des petites mains, forcément fébriles. En quelques pages bien senties, l’autrice raconte un métier de l’ombre, largement ignoré, où les responsabilités féminines sont légion…
Puis vient l’étape de la traduction. Sur les 1 722 romans publiés entre 1945 et 1977, une bonne moitié des transcriptions en français sont dues à des plumes féminines. Car le terme traduction est restrictif. Dans l’entreprise Duhamel, le mot d’ordre, dicté par une pagination courte et stricte, est l’efficacité. Le rythme de la narration et l’oralité de l’argot parisien de l’époque passent avant tout. Quitte à détourner le récit initial, avec des coupes sombres dans le texte, voire du rewriting. Des chefs-d’œuvre du noir, signés Raymond Chandler ou Horace McCoy, ont subi ces outrages. Ce n’est que bien des années plus tard, qu’ils retrouveront, dans une nouvelle traduction, leur éclat originel.
Natacha Levet multiplie les anecdotes autour de cette vérité croustillante : une grande partie de cette littérature virile, qui a éclos au sein d’une société patriarcale, a été façonnée par des sensibilités féminines. Détail qui tue : une certaine traductrice, quand elle n’aimait pas le roman sur lequel elle travaillait, signait d’un pseudonyme… masculin.
La seconde partie du livre, signée Benoît Tadié, passe en revue les premières autrices publiées dans la collection. Le constat est sans appel. Sur les 1 722 titres recensés, seuls 42 relèvent d’une écriture originale féminine. Soit 26 romancières, pour 2,5 % des publications. Et il faut attendre 1971, et le n°1391, pour voir apparaître la première autrice francophone au catalogue, avec B comme Baptiste, de Janine Oriano – qui connaîtra par la suite la notoriété avec des sagas familiales signées Janine Boissard. Son manuscrit fut reçu et accepté sous le nom de J. Oriano. Stupeur, raconte-t-elle, au moment de signer le contrat, quand l’éditeur découvrit que l’initiale J. n’était pas masculine. « Bah ! Tant pis ! On va le sortir quand même », lui aurait-on lâché…
Benoît Tadié raconte aussi comment, insidieusement, l’encre féminine a érodé les codes fanfarons du polar viril, laissant deviner ce qu’il nomme joliment des « bifurcations » et des « chemins de traverse », dont l’exploration reste en cours.
Le chercheur s’attarde enfin sur quelques cas particuliers, nous invitant à de savoureuses relectures.
Ainsi, Gertrude Walker. Avec À contre-voie (SN n°67), elle est la première femme à faire irruption, en 1950, dans le répertoire de la collection, avec un magnifique récit de destins qui se croisent pour mieux se perdre, et un suspense au cordeau.
Dolores Hitchens n’est pas en reste avec Factrice, triste factrice (parution initiale en 1971). D’une facture étonnement moderne, ce roman au suspense redoutable est aussi l’histoire de la prise de conscience et de l’émancipation d’une jeune femme.
L’Ange déchu, de Marty Holland, date de 1955 et s’inscrit dans la lignée du célébrissime Le facteur sonne toujours deux fois, du grand James Cain. Une autrice oubliée, à la bibliographie certes restreinte. Ce roman a la particularité d’être à l’origine de deux classiques du film noir, qu’on a forcément envie de revoir : Crime passionnel, d’Otto Preminger (1945), et La Femme à l’écharpe pailletée, de Robert Siodmak (1950).
Enfin, citons l’étonnant La Cinquième Femme, signé Maria Fagyas. Une éblouissante intrigue criminelle sur fond d’insurrection dans le Budapest de 1956…
Tous ces titres font l’objet de rééditions soignées, sous de sublimes nouvelles couvertures, avec des traductions révisées et des préfaces inestimables.
Laissons les derniers mots à la patronne, Stéfanie Delestré – car, depuis 2017, la Série noire est pour la première fois dirigée par une femme –, qui salue, chez Natacha Levet et Benoît Tadié, « l’éclairage d’un pan de l’histoire de la collection souvent laissé dans l’ombre ».
- Natacha Levet et Benoît Tadie, Les Femmes de la Série noire, Gallimard, 2025, 175 pages, 19 euros.
- Gertrude Walker, À contre-voie, Gallimard, 2025, 288 pages, 14 euros.
- Dolores Hitchens, Factrice, triste factrice, Gallimard, 2025, 272 pages, 14 euros.
- Marty Holland, L’Ange déchu, Gallimard, 2025, 256 pages, 14 euros.
- Maria Fagyas, La Cinquième Femme, Gallimard, 2025, 320 pages, 14 euros.
