Dans le laps d’une agonie adolescente

Un bébé dans la poubelle ; une jeune fille qui se vide de son sang ; une poignée d’heure pour agir entre voisins, pompiers, soignants et policiers. Mathilde Beaussault révèle leur humanité. Et se révèle être une romancière majeure.

Publié le : 13 · 04 · 2026

Temps de lecture : 4 min

Un soir d’hiver, dans une cité de Rennes. Suivant un rituel quasi quotidien, Édouard, un vieux monsieur tranquille, jette son sac d’ordures ménagères dans le container situé au bas de son immeuble. « Un bruit aigu, comme un miaulement », à peine audible. Bébé poubelle, tu es encore vivant… Quelques étages au dessus, Monroe – oui, comme une effluve de Marilyn –, 18 ans à peine, se convulse. Maman douleur séquestrée, tu perds ton sang. Ta vie au bord du gouffre.

S’engage un chassé-croisé choral. Outre Édouard, il y a Jacqueline, la voisine providentielle ; Étienne, le pompier bienveillant ; Guilaine, l’aide-soignante battante ; Patrick et Clarisse, les flics opiniâtres. Bloc d’humanité disparate soudé par la même course effrénée… Une poignée d’heures seulement pour sauver ce début d’enfant. Pour retrouver la mère, menacée de rétention placentaire. Pour retracer un parcours mortifère.

Comme elle, ses ailes sont flétries

« Monroe s’en va. » Alors que son corps se dissout, que son esprit s’évade, comme happé dans le déni de la disparition, elle revit en lambeaux de souvenirs ses mois de grossesse, auprès de Madeleine, sa grand-mère, protectrice et guérisseuse. Dans un cocon de réconfort boisé et fleuri, loin de la fureur urbaine. Elle y a même recueilli et soigné une corneille, devenue étrangement affectueuse. Un petit oiseau blessé. Comme elle, ses ailes sont flétries. C’était avant. Avant les coups de tisonnier sur le crâne de Madeleine. Avant ce matelas taché du sang qui s’écoule de son entrejambe. C’était là-bas. C’était là-haut. Sur la colline…

Chez Mathilde Beaussault, le suspense est humain, profondément intime… On a découvert sa plume sensible avec un premier roman subrepticement fébrile, Les Saules, immédiatement couronné par le Grand Prix de littérature policière 2025. Voici que paraît déjà son deuxième opus – mais il est permis de soupçonner, à l’aune des remerciements qui tiennent lieu de postface, qu’elle écrit depuis quelque temps déjà, et qu’elle exhume peu à peu des manuscrits, pour « ne pas laisser tout ça dans un tiroir »…

Petit corps meurtri, rescapé du néant

Encore plus réussi que le titre qui lui a valu la récompense suprême en matière de polar, La Colline conforte son statut de révélation majeure. Et confirme un registre poignant, entre humanité âpre et lueurs d’espoir. « Quand on y pense, c’est un peu à ça que ressemble la vie. Des larmes et des sourires… » Après des saules, une colline. Il y a, chez Mathilde Beaussault, quelque chose d’infiniment sensoriel, lié à la nature, qui adoucit un imaginaire douloureux. En deux romans seulement, se dessinent les contours et la cohérence d’un univers prenant, dont on sait désormais qu’il nous est indispensable.

Monroe revient. Son petit corps meurtri, rescapé du néant, est alité dans la chambre 107 du CHU. Celle des cas extrêmes. Muré dans le silence, car son calvaire est indicible. Jusqu’à sa corneille, dévorée par un chien. Soyez prévenus, ce bouquin arrache des larmes, des vraies.

Procès verbaux d’auditions froids et tranchants

Impitoyable, il scanne la lâcheté des mâles. « On ne connaît pas les hommes dans la famille. Ils passent, font des enfants et les laissent pousser tout seuls comme le liseron» En miroir, la sororité est complexe. Monroe, sa mère, sa grand-mère. Trois regards assombris par le lien maternel, la difficulté d’aimer son enfant…

Roman sombre et miraculeux, La Colline est portée par une écriture inspirée, qui fait vibrer les lieux et les vies. Une écriture à vif qui épouse les changements de point de vue, ponctués par des procès verbaux d’auditions froids et tranchants. Une écriture qui sait aussi déverser son flot de légèreté dans un océan de douleurs. Un seul exemple : « Depuis qu’elle a acheté le dernier iPhone, sa copine joue avec son portable comme un chaton avec un bouchon de liège »…

Chez Mathilde Beaussault, comprendre l’impensable c’est aussi retrouver son humanité, sa dignité. « Monroe lève les yeux sur la grande colline. Elle lui demande de lui donner sa force de géante. »

Alors, enfin, elle parlera… Patrick « prendra le temps nécessaire pour qu’un homme, aux prises avec l’horreur, transmette le tout au cerveau du flic qui saura quoi en faire ». Dans la nuit de Monroe, des éclairs de promesse étincellent. Son enfant est le sien. « Elle ne le partage ni avec la honte, ni avec le chagrin. » Peut-être même qu’une corneille reviendra. « Ça y est, elle n’a plus froid. » Elle est là haut. Sur sa colline…

  • Mathilde Beaussault, La Colline, Seuil, 2026, 331 pages, 19,90 euros.
Serge Breton

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